Romans


Éric Chevillard

Mourir m'enrhume


1987
120 pages
ISBN : 9782707311412
13.50 €


Monsieur Théo était né pour mourir comme d'autres naissent pour danser ou pêcher la baleine. L'heure a sonné, enfin, après quatre-vingts ans, où il va pouvoir donner sa mesure. Chassé de son domicile, il trouve refuge chez Suzie Plock, veuve de son vieil ami Martial Plock, un imbécile. Là, il reçoit parfois la visite de Lise, petite complice délicate de son agonie, qui confond céleri et salsifis comme tout le monde.

ISBN
PDF : 9782707324719
ePub : 9782707324702

Prix : 9.49 €

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Jean-Baptiste Harang (Libération, 13 octobre 1987)

La mort qui renifle
 
« Tous ceux qui parlent de la mort sans respect sont à peu près sûrs d'y passer. Voilà ce qui arrive à M. Théo, il ne semble pas en être contrarié. Mourir m'enrhume est un joli petit livre grinçant qui tient dans la main comme ces bagues creuses dont le secret n'est jamais qu'un bonbon de cyanure. Éric Chevillard nous le laisse sucer jusqu'à l'os parce qu'il est doux de mourir quand plus grand monde ne s'agite autour de vous. M. Théo s'énerve, déjà marri d'avoir laissé filer l'occasion de mourir jeune, il découvre qu'il est presque trop tard pour finir vieux: " J'ai failli mourir de vieillesse, désormais que peut-il m'arriver de grave... Tu ne manqueras vraiment qu'à ton peigne. ”
N'allons pas nous plaindre que le livre est trop court, tous les bons livres paraissent trop courts, et nous étions prévenus dès la première page: “ Je parle comme un qui peut mourir à tout instant, toutes affaires cessantes ”, “ un de ces matins je me trouverai vêtu par surprise d'un rosier grimpant ” (p. 17), il s'impatiente : “ vieillir n'en finit pas (…). Suis-je trop vieux pour mourir faut-il encore pousser une dent ? ” (p. 38-39). Puis il se ravise : “ Je crains que la mort ne vous paraisse vite ennuyeuse après la première nuit ” (p. 49).
M. Théo a choisi de mourir parce que la vie a assez duré, il attend impatiemment, immobile volontaire, gourmandant Mme Plock qui le soigne, taquinant Lise qui lui lit le journal puisqu'il a décidé d'être myope. Acariâtre et ronchon par élégance, M. Théo tutoie la mon avec provocation et s'essaie en râlant à un bestiaire jovial : “ Maintenant je sais que les cygnes sont des chameaux avec de l'eau jusqu'aux couilles ” (p. 9). “ Après tout, le Centaure se torche comme il peut ” (p. 33). “ La tortue est une soupe renversée ” (p. 41). “ Les mouettes imitent si bien le miaulement d'un chat qu'on dirait des cris d'enfants ” (p. 50). À la marâtre qui lui parle de son chien, il réplique : “ J'avais d'abord pensé à un boomerang mais, à mon âge, on se met plus facilement au caniche. ” Et au curé qui vient l'oindre : “ Vous venez pour me guérir ou pour m'administrer ? Décidez-vous, on ne court pas deux lièvres à la fois, à moins d'avoir deux tortues. ” Et ça vous amuse
Mourir m'enrhume est un rare livre qui ressemble à son titre, et les six lignes qu'on a écrites sur son dos donnent envie de le lire. Mourir enrhume M. Théo, mais il a assez de caractère pour mourir guéri, imperceptiblement, sa mort “ ne sera pas visible à l'œil nu... Je serai là, mort en mon âme et conscience, simulant une grande fatigue, une extase intime ” (p. 105). Et, sursaut de vigueur : “ Il faudra me fermer les yeux de force. ”
La mort devient subalterne si le mourant sait mettre les rieurs de son côté. La mort, cette espèce de machin qui nous pend au nez. Après, basta, c'est l'affaire des vivants, dans les cimetières, “ les graviers des allées font crisser les veuves ”. »

Bertrand Poirot-Delpech (Le Monde, 25 septembre 1987)

« (…) Pour son premier livre, publié à vingt-trois ans, Éric Chevillard a choisi de délirer autour d'une agonie. Pour comble de détresse, son mourant a trouvé refuge chez la veuve d'un ami au nom tout beckettien Plock. La situation veut que le dévouement et la tyrannie de la soigneuse se confondent. Les visites de la jeune Lise ne suffisent pas consoler le vieillard.(...)
Mourir m'enrhume est moins un roman qu'un poème en prose tournant en dérision les débandades du vieil âge. Michaux n'aurait pas désavoué certaines approches métaphoriques de l'univers sensoriel, du lien entre le corps à l'âme, du moins entre le corps et ce: qui peut en être perçu et dit. Je pense au monologue de Suzie Plock cherchant à faire avaler au vieillard sa soupe et le récit d'un accident dont il n'a que faire. Rarement on a si bien suggéré l'agacement pathétique des mourants devant la futilité de ce qui va leur survivre.
Éric Chevillard montre une intuition extrême de ce moment où nous ne pouvons plus regarder en face le néant qui s'approche, ni supporter ce qui en détourne. Cette intuition est servie par un goût jubilant des chocs de mots de la langue parlée. »

 




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