Romans


Éric Chevillard

Juste ciel


2015
144 p.
ISBN : 9782707328618
13.50 €
49 exemplaires numérotés sur Vergé des papeteries de Vizille


Voici venue l’heure du verdict, l’heure des révélations. Albert Moindre est mort et il découvre l’au-delà, ce qu’il en est, ce qui s’y passe. Sommes-nous vengés ? Sommes-nous punis ? À quoi ressemble le Royaume des cieux ? Ce témoignage de première main apporte des réponses à nombre de nos interrogations anciennes. On le lira si ces questions nous tourmentent, pour être fixés une bonne fois.

ISBN
PDF : 9782707328649
ePub : 9782707328632

Prix : 9.49 €

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Eric Loret, Libération, jeudi 5 mars 2015

Trépas-ci, trépas-ça. Eric Chevillard entraîne son héros Albert Moindre dans l’au-delà

Bon, voilà, c’est fini. On a passé le seuil de la vie, on a perdu le corps qui nous donnait forme. Expulsion. On est mort. On pourrait être débarrassé. Mais non, il y a encore quelque chose après : le célèbre «au-delà» et Albert Moindre, héros au patronyme peu vaillant, vient d’y arriver, fraîchement écrasé par une camionnette. «Ce témoignage de première main, indique la quatrième de couv, apporte des réponses à nombre de nos interrogations anciennes. On le lira si ces questions nous tourmentent, pour être fixés une bonne fois.» Evidemment, l’ouvrage est d’une telle importance et fait de telles révélations sur la vie après le trépas qu’il est un peu difficile de le chroniquer sans le divulgâcher, comme disent les Québécois.
Salle d’attente. On peut déjà annoncer, puisqu’il dure cent quarante pages - ce n’est pas un secret -, qu’il y a une sorte de temporalité dans l’au-delà, sans quoi il n’y aurait pas de récit. Donc, bernique pour l’éternité. Ensuite, première bonne nouvelle, on ne souffre pas. Deuxième bonne nouvelle (ou mauvaise), on n’y est pas tout seul. Ni anges ni démons, mais plutôt une «salle d’attente standard dans le genre de celle d’une gare de province ou d’un modeste cabinet médical […]. Ça frémissait à côté de lui sur la banquette. Parfois sa conscience en effleurait une autre. Pas vraiment un contact, bien sûr. Un trouble, plutôt». A un moment, Albert ressentira presque une sorte d’extase, de langue tiède et caressante dans son oreille. Il s’agit de Ferdinand Arnodin (1845-1924), l’inventeur des ponts transbordeurs, venu le remercier pour le bon soin qu’il apporta à sa création : Albert Moindre fut en effet ingénieur et spécialiste de ces ponts. Mais surtout il y a Clarisse, sa voisine de limbes, qui a raté le concours de Miss Colorado 1931, elle aussi dépourvue d’enveloppe charnelle et de voix, mais dans la mesure où le sexe n’a plus cours au ciel, tout est bien entre eux dans le plus nul des mondes.
La lecture de Juste Ciel nous a procuré trois fous rires et demi,hélas liés à des effets de surprise qu’on ne peut pas, là non plus, vous dévoiler. Car l’au-delà n’est pas tranquille et Albert y arrive avec plein de questions : par exemple pourquoi «il est presque impossible d’ouvrir proprement une noix» ou pourquoi (Albert est un peu énervé) «ce sont justement ceux qui ne comprennent rien à rien qui détiennent le pouvoir». Aura-t-il des réponses ? Oui, car au ciel tout est transparent, le début et la fin sont déjà là - ou presque, on le verra. Albert jouit d’une «vue imprenable» sur «le monde dans toute sa magnificence, visible enfin dans son unité, comme un objet plein» mais «dont chaque partie hélas ment par omission et que l’on ne risque donc pas de saisir» . Bref, le néant n’est pas rien et il y reste du désir, cette saloperie funeste. Tellement funeste, d’ailleurs, qu’on apprend que si les envies des vivants pouvaient se réaliser, «un groupe composé de mille individus disparaîtrait en soixante-treize jours, du fait des antipathies réciproques et de la haine de soi» . Heureusement qu’il y a loin de la coupe aux lèvres. Comme pour Virgile ou Dante aux enfers, le périple d’Albert est riche d’enseignements philosophiques et d’hommes illustres, de Léonard de Vinci à Désiré Nisard en passant par Dino Egger, tous présents. Il y a même la mère de Clarisse qui lui révèle que, désapprouvant son second mariage, elle a «essayé de faire pleuvoir de la grêle le jour de la cérémonie» mais n’a produit qu’une «bruine légère» car, même au ciel, les désirs des hommes ne sont heureusement pas performatifs.
Malle. D’ébaubissements en effarades, Albert Moindre finit par tomber sur une sorte de jugement dernier où chacun est classé et étoilé comme sur Allociné : «Mozart devance très légèrement Beethoven. Ils sont dépassés par Schubert. Chopin est plus haut que certains le pensaient. Wagner, plus bas.» Tout ce monde «parmi une nuée d’autres qui lui sont inconnus, chinois, perses, arabes, africains». Pareil pour les écrivains, mais, quand même, «Jules Laforgue devant Arthur Rimbaud, vous êtes sûrs de vous, là ?» (non, on ne vous dira pas à qui Moindre s’adresse). Voilà qui intéresse notre héros vivement, si l’on ose dire, car il est lui-même l’auteur d’un recueil de poésie,jadis refusé par les éditeurs et dont le manuscrit est actuellement oublié au fond d’une malle. Se pourra-t-il que l’avenir exhume ce chef-d’œuvre et donne enfin à Albert Moindre, maintenant qu’il a tout le temps, une place et du sens au palmarès de l’humanité ? Vous l’apprendrez, comme tout le reste, en lisant Juste ciel et, comme son personnage, vous ne serez pas déçu du voyage.

Jérôme Garcin, L’Obs, 26 mars 2015

Pour Albert Moindre, le moindre mal, c’est qu’il n’a pas mal. Au contraire, il se sent plus léger que l’air. Mourir est donc avantageux. Le ciel lui en est témoin, il y a une vie après la vie. Car il vient d’être renversé, à 50 ans, par une camionnette chargée d’olives vertes non dénoyautées et de dattes en branche. Cet ingénieur réputé était affecté à la maintenance des ponts transbordeurs – une science qui, soit dit en passant, permet le passage, en nacelle et en altitude, d’une rive à l’autre. Le voici donc dans l’au-delà.
Si la santé est désormais le moindre des soucis de Moindre, il est un peu décontenancé par l’ameublement sommaire du Royaume des cieux, meublé de banquettes en moleskine, et plus encore chiffonné par la bureaucratie à laquelle les défunts sont astreints. Au bureau des élucidations succède en effet le service des réclamations, qui est l’antichambre du service des rétributions. Dans le premier, où on le tutoie, les énigmes insignifiantes ou capitales de sa vie sont enfin résolues : il apprend que si sa femme, Palmyre, l’a quitté, elle est pourtant revenue, mais qu’il était trop bourré pour l’entendre sonner ; et que, au long de son existence, il a dévoré l’équivalent de 38 bovins, 47 moutons et 71 cochons. Dans le deuxième, il voudrait qu’on lui explique pourquoi son recueil de poèmes « Les Larmes d’Adèle » - car l’ingénieur taquinait la muse et troussait les alexandrins – n’a pas trouvé d’éditeur, et pourquoi, dans l’école religieuse où il fit sa scolarité, on l’a nourri au chou rouge cultivé dans le cimetière des bons pères. Dans le troisième, où les gloires terrestres sont réévaluées et leurs palmarès révisés, il lui est asséné que ses vers sont si nuls qu’en fait de rétribution il doit s’attendre plutôt à une punition. Il convient d’ajouter un promontoire céleste, l’Observatoire, d’où les morts peuvent scruter la terre jusque dans ses moindres détails, et pour l’éternité. Ainsi Albert découvre-t-il que sa fille Sidonie s’est coupé les cheveux et que, au fond de son placard, repose l’urne en céramique noire dans laquelle se trouvent ses cendres… ainsi qu’un noyau d’olive intact.
La place nous manque pour répertorier les disparus, et non des moindres, que Moindre rencontre là-haut. Mais ce serait dommage de ne pas citer Clarisse, une Américaine à laquelle fut volé le titre de Miss Colorado 1931, et Ferdinand Arnodin (1845-1924), l’inventeur français des ponts transbordeurs, qui le félicite pour son « magnifique travail ». Avec un art brillant et urticant où il excelle, une désinvolture qui est le meilleur accès au séjour des âmes, et des informations de première main (sans doute les doit-il à Dino Egger ou Désiré Nisard), Eric Chevillard, pour qui l’absurde est très sérieux, décrit la vie quotidienne des trépassés avec une si bonne humeur qu’on le soupçonne d’être impatient de les rejoindre. Mettons que ce sont des repérages effectués par un écrivain que le monde épuise et que ses contemporains tuent.

 




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