Romans


Jean-Philippe Toussaint

La Télévision


1997
272 pages
ISBN : 9782707315823
22.30 €
69 exemplaires sur Vergé des papeteries de Vizille
* Réédition dans la collection de poche  double  n°19


Le livre raconte l'été à Berlin d'un historien d'art qui se prépare à écrire un essai sur Titien Vecellio et, dans le même temps, décide d'arrêter de regarder la télévision. C'est à la fois une description de son travail au quotidien (petits déjeuners studieux, piscines berlinoises, promenades dans les parcs), et une étude de son état d'esprit depuis qu'il a arrêté de regarder la télévision.

ISBN
PDF : 9782707327352
ePub : 9782707327345

Prix : 6.99 €

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Jean-Claude Lebrun (L’Humanité, 14 février 1997)

Jean-Philippe Toussaint en janséniste rigolard
Ce divertissement qui fait écran à la pensée
Jean-Philippe Toussaint n'avait pas publié depuis six ans, au cours desquels il mit en scène deux de ses précédents romans. Avec La Télévision, il effectue un retour marquant, tant son livre apparaît drôle et plein. Avec, au bout du compte, l'un de ces grands rires, par lesquels toute subversion commence.
 
« Avec La Réticence, publié en 1991, Jean-Philippe Toussaint nous avait quelque peu laissés sur notre faim. Comme si l'écrivain subtil, malicieux et virevoltant de La Salle de bain ou de L'Appareil-photo s'était forcé à une manière de retrait. Aujourd'hui, La Télévision renoue magistralement avec cette veine, en portant à une sorte de point de perfection l'équilibre entre cocasserie et esprit de sérieux. Au long d'un récit d'apparence loufoque, agencé comme une véritable mécanique à gags. Où le burlesque et l'absurde fonctionnent comme de puissants leviers de sens. Sans doute bien davantage qu'une dérision fort prisée ces temps-ci mais qui ne remet pas fondamentalement en cause le mouvement général des choses. Alors que non-sens et effets d'étrangeté recèlent des vertus autrement ravageuses. Qu'on relise, sur ce chapitre, les lumineuses analyses de Mikhaïl Bakhtine, pour qui le rire constitue l'une des sources historiques du roman. Depuis six mois, en ce début des années quatre-vingt-dix, le narrateur, un historien d'art bientôt quadragénaire, ne regarde plus la télévision. Du moins celle, grand format, dont l'écran reste vide d'images, dans l'appartement berlinois qu'il occupe avec sa femme et son petit garçon. Sa décision, douloureuse mais irrévocable, fut prise au lendemain de l'arrivée du Tour de France sur les Champs-Élysées, alors qu'il s'apprêtait à passer un été solitaire et studieux II s'agissait pour lui de commencer enfin l'étude sur le Titien (dit aussi Titien Vecellio, initiales : T.V.), “ un vaste essai sur les relations entre les arts et le pouvoir politique ”, pour lequel une bourse lui avait été accordée dans la capitale allemande. Si l'on veut écrire et ouvrir à la pensée la possibilité de la profondeur, il convient en effet, nous assure-t-il, de se libérer de la vision à plat, à quoi nous convie insidieusement le petit écran, comme de s'arracher à son rideau de fumée de commentaires, qui repoussent les faits réels loin dans l'ombre. Mais notre homme, ainsi qu'on pouvait le craindre à certains indices, n'avait jamais écrit le premier mot de son travail. Trop d'urgences l'avaient tout à coup requis : faire les vitres, se prélasser au bord d'un lac, aller à la piscine, mettre en ordre la table de travail et dépoussiérer l'ordinateur, arroser les plantes des voisins du dessus, se poster devant son téléviseur éteint, rencontrer un ami, faire un petit vol au-dessus de Berlin, dans un avion d'aéro-club... II n'avait cependant pas cessé de se préparer mentalement à son étude. La vision qu'il s'en faisait devenait même de plus en plus précise. L’analyse devait partir d'un épisode de la vie du Titien, peut-être véridique, en tout cas rapporté par la légende et repris par Musset dans une nouvelle : dans son atelier d'Augsbourg, le peintre avait reçu la visite de l'empereur Charles Quint ; un pinceau lui ayant échappé, il avait vu le souverain se baisser devant lui, pour le ramasser, comme une révérence du pouvoir devant l'art. Manifestement ce narrateur éprouve du plaisir, peut-être même une plénitude, à envisager ainsi virtuellement son livre, plutôt que de se colleter à un travail d'écriture présenté comme “ fardeau ” et “ labeur ”. Une pratique qu'il imagine d'ailleurs pouvoir étendre à la littérature : il suffirait pour cela que des écrivains viennent raconter à la télévision leurs projets de livres, ce qui les dispenserait d'avoir à les rédiger et permettrait au lecteur de n'avoir pas à les lire. La boucle serait alors bouclée, puisque des images sans profondeur nous présenteraient des œuvres virtuelles, susceptibles de toutes les adaptations au goût et à l'esprit du temps. Jean-Philippe Toussaint, on s'en doute, s'en donne à cœur joie pour avancer ces réflexions, pendant des journées de vacuité paradoxalement vécues sur le mode du trop-plein. Car une avalanche de faits insignifiants y donnent l'illusion d'un sens, ainsi qu'il advient à la télévision, avec le bombardement en règle du spectateur par les images. Par rapport à cela, traverser une avenue dans la ville devient alors une expérience capitale. Un exploit épique tournant au burlesque par sa banalité même, au long d'une page irrésistible de drôlerie. Et s'occuper des plantes dans l'appartement au-dessus s'apparente à une tâche insurmontable, débouchant au bout du compte sur une véritable catastrophe jardinière : pour sauver de la chaleur le fleuron de la collection, une fougère, notre homme aura l'idée géniale de la mettre au réfrigérateur. Ce qui vaudra une nouvelle scène de délire, au retour des propriétaires, un scénario d'entrées et de sorties, de claquements de portes, digne du meilleur Feydeau. Pendant ce temps, mine de rien, quelque chose de l'ordre d'un roman est pourtant en train de se faire, où il est question du difficile arrachement à la séduction des images, comme à l'état de paresse intellectuelle qui en résulte et “ nous empêche principalement de songer à nous ”. Jean-Philippe Toussaint reprend ici, mot pour mot, la pensée 217 de... Pascal, sur les effets du divertissement, qui “ nous amuse et nous fait arriver insensiblement à la mort ”. Le burlesque et la cocasserie ouvrent en effet sur une véritable profondeur, qui font de ce livre un petit joyau de plaisir et de stimulation intellectuelle. Et si, à la fin, le narrateur tient sa résolution de ne plus regarder la télévision dans le salon, on le surprend à côté de sa femme, revenue de vacances, devant un petit téléviseur allumé dans leur chambre. “ Depuis que j'avais arrêté de regarder la télévision, on avait deux télés à la maison ”, remarque-t-il, toujours imperturbable. Et laissant au lecteur le soin de donner forme concrète à l'une de ses réflexions précédemment énoncées : “ Les livres (...) offrent toujours mille fois plus que ce qu'ils sont. ” Un programme ici impeccablement tenu. »

Michel Crépu (La Croix, 2 février 1997)

Jean-Philippe Toussaint, exercice de la solitude
L'auteur de La Salle de bain a décidé qu'il ne regarderait plus la télévision. Conclusion : un formidable récit du désœuvrement à la façon de Buster Keaton
 
« Cela tient à la fois de Buster Keaton et du Grand Arnauld, et pourrait s'intituler “ De la télévision fréquente ”, comme nos jansénistes du XVIle siècle de Port-Royal s'inquiétaient de ce que l'on pût abuser de la sainte table. On sait ce qu'il s'ensuivit de querelles, d'opuscules et d'in-folio, et combien nous sommes encore redevables aujourd'hui, quoique nous en ayons, à ces ombres du Grand Siècle, pour la manière dont nous nous débrouillons ici-bas, et tâchons de faire pièce aux ruses du diable.
On ne doutera pas, une fois cet opuscule refermé, que Jean-Philippe Toussaint n'appartienne à cette confrérie, à ceci près, juste, que l'objet du litige théologique a changé de figure. Ce n'est plus de la sainte table qu'il est question, mais de l'Objet unique, le seul à l'égard duquel les modernes que nous sommes, éprouvent encore le besoin de se poser la métaphysique question : faut-il ou ne faut-il pas ? La regarder ou non ? En être ou ne pas en être ? De quoi donc ? Mais de la télévision bien sûr ! De quoi vouliez-vous donc qu'on parlât sinon d'Elle ?
M. Toussaint, du moins le téléspectateur qu'il fait parler à sa place, décide un jour qu'il ne la regardera plus. Plus du tout. La conversion se situe un jour d'été juste après la retransmission de l'arrivée du Tour de France. Le narrateur est seul à Berlin dans un appartement où l'on imagine qu'un Wim Wenders aimerait à camper l'une de ces scènes un rien ennuyeuses qui font tout le charme de ses films. Comme il est de coutume, dans la seconde qui suit une conversion, le converti éprouve le sentiment d'un grand vide. Au demeurant, il n'est pas bête. II a compris que si la télévision offre le spectacle de la réalité, il ne s'agit précisément que d'un spectacle. À tout prendre, la précision de pinceau des maîtres de la Renaissance, de ce point de vue, tient tout à fait le niveau.
Comme il ledit lui-même, dans un accès de réflexion : “ À moins de considérer que, pour être réelle, la réalité doit ressembler à sa représentation, il n'y a aucune raison de tenir un portrait de jeune homme peint par un maître de la Renaissance pour une image moins fidèle de la réalité que l'image vidéo apparemment incontestable d'un présentateur mondialement connu dans son pays en train de présenter le journal télévisé sur un petit écran. ” La Renaissance, le JT, ce qu'il y a quand il n'y a plus rien : voilà posés les termes de l'équation.
Justement, le narrateur de La Télévision médite un essai qu'il consacrerait au Titien. Il médite et c'est déjà beaucoup. Car cet été à Berlin, il fait chaud. Tellement chaud, que les voisins du dessus, Uwe et Inge, un jeune couple très au fait de la gent politique et qui s'apprêtent à partir en vacances, demandent au narrateur de bien vouloir s'occuper d'arroser les plantes en leur absence. L'on a compris très vite, dès les premières lignes, que l'entretien d'un yucca l'été à Berlin, ce n'est pas exactement son fort. Les semis, l'arrosoir, retourner un peu les mottes, tout ça, eh bien, il ne faut pas trop compter sur lui.
La scène au cours de laquelle Uwe et Inge expliquent au narrateur, dans un luxe de précisions botaniques, le jardinier qu'ils espèrent en lui est la plus drôlissime satire que l'on puisse imaginer de l'écologisme vertueux tel que le pratiquent nos bons voisins saxons. On se tiendra ultérieurement les côtes, quelques pages plus tard, lorsque Uwe et Inge, de retour de vacances, débarquent dans un appartement que notre ascète de la TV n'a pas même visité, juste le temps de fourrer précipitamment la fougère calcinée dans le réfrigérateur. Espoir d'un miracle, sans doute.
Dans les intervalles, dans cet immense intervalle qu'est devenu le temps, le narrateur va à la piscine, songe à la suite qu'il compte donner à son essai, vérifie sur son psychisme les premières atteintes du manque télévisuel. Il note par exemple ceci, que la télévision éteinte fait espérer toujours que si l'on venait à l'allumer, il pourrait arriver quelque chose de plus fort et de plus inattendu que ce qui nous arrive d'ordinaire dans la vie. Et il en conclut la chose suivante, dont l'abbé de Saint-Cyran, un soir de déprime à Port Royal, eût ressenti sans nul doute le viatique effet : “ Mais cette attente est vaine et perpétuellement déçue évidemment, car il ne se passe jamais rien à la télévision, et le moindre événement de notre vie personnelle nous touche toujours davantage que tous les événements catastrophiques ou heureux dont on peut être témoin à la télévision.
Jamais le moindre échange ne s'opère entre notre esprit et les images de la télévision, la moindre projection de nous-mêmes vers le monde qu'elle propose, ce qui fait que, sans le concours de notre cœur, privées de notre sensibilité et de notre réflexion, les images de la télévision ne renvoient jamais à aucun rêve ni à aucune horreur, à aucun élan ni aucune envolée, et se contentent, en favorisant notre somnolence et en flattant nos graisses, à nous tranquilliser.
 ”
En vérité, il ne nous semble pas que feu le cardinal Guy Debord, dans son traité de La Société du spectacle avait mieux dit que ne le fait notre jouvenceau de la retraite, ce qu'il en est de cette mystérieuse “ tranquillité ” à quoi expose la lucarne cathodique. Feu Serge Daney, encore, évoquait comme M. Toussaint en quelque autre endroit de son opuscule, l'étrange tristesse du zappeur nocturne, “ entraîné dans cet élan vain, cette spirale insatiable, à la recherche de plus de bassesse encore, davantage de tristesse ”. Là, M. de Saint-Cyran exulterait.
Le sûr, c'est que M. Toussaint – c'est bien là en quoi il diffère des messieurs de Port-Royal – a trouvé le moyen de faire de son exercice de solitude le plus désopilant des congés. On pourra voir encore dans cette irrésistible pochade d'un bon à rien la touche d'un autoportrait qui marche sur ses lacets : “ Moi, quoi ”, comme il dit. De sorte que l'air de rien, l'on cumule ici plusieurs points de vue : un art de peindre la réalité du dehors et celle du dedans, à l'exact endroit de leur secrète jointure. On versera une larme émue, à la fin du livre, lorsque, ayant retrouvé les siens, sa femme enceinte et le fiston, notre janséniste berlinois contemple le petit écran d'un œil définitivement converti. Enfin bref, tout cela est absolument épatant et se déguste exactement à la manière d'un whisky du soir. Non vraiment, jamais on ne se sera senti aussi bien dans les locaux de Port-Royal. »

Françoise Giroud (Le Figaro, 1997)


« À mi-chemin entre le pamphlet et la fable, tout cela est dit avec un humour constant, une écriture limpide mais appliquée au moindre détail. Chacun y retrouvera l'écho de ses propres relations avec la télévision, dans toute leur ambiguïté. »

Pierre Lepape (Le Monde, 1997)

« Quelques essayistes ont analysé avec gravité la crise de la représentation – et donc de la civilisation – ouverte par le bombardement continu d'images virtuelles que nous subissons, dans l'extase et le manque. Jean-Philippe Toussaint lui donne une expression romanesque d'une efficacité comique et critique exemplaire. »

 




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