Romans


Claude Simon

Le Palace


1962
232 pages
ISBN : 9782707302342
17.25 €


« Première partie. « Inventaire ». De retour à Barcelone, l'étudiant se rappelle l'hôtel Colon, désormais détruit. Il se trouve dans une pièce, dont il fait un inventaire minutieux avec quatre hommes : l’Italien, l’Américain, deux Espagnols, le maître d’école et l’officier. Des journaux répètent la même question : Quién asesino a Santiago ?
Deuxième partie, « Récit de l’homme-fusil ». Lors de son arrivée à Barcelone, l’étudiant est accompagné de l’homme-fusil (l’Italien), qui tente de lui faire comprendre par un croquis, support d’un récit, comment il a vécu, au moment où il le commettait, le meurtre d’un fasciste. L’étudiant l’entend, mais ne l’écoute pas, attentif à ce qu’il vit.
Troisième partie. « Funérailles de Patrocle ». Les cinq hommes se mettent au balcon, pour voir passer le cortège funéraire de Santiago. L’Américain, avec qui l’étudiant avait discuté le matin dans ce même lieu, au milieu de la foule où il se retrouve plus tard. domine la scène de sa haute figure, réaliste et désespéré.
Quatrième partie. « Dans la nuit ». La nuit venue, après une discussion tendue où s’affrontent I’Américain et l’officier, l’étudiant ne peut trouver le sommeil : il attend dans la nuit essayant de tromper sa peur. Des bruits retentissent. Une femme, nue, apparaît à une fenêtre.
Cinquième partie. Le lendemain matin, en vain, il attend l’Américain. Celui-ci n’est pas dans sa chambre, et la femme n’a pas passé la nuit avec lui. Il enquête auprès de l’officier et du patron de l’hôtel, en vain. L’étudiant, nauséeux, assis sur un banc, souhaite toujours retrouver ses quatre compagnons. »
Didier Alexandre

ISBN
PDF : 9782707327895
ePub : 9782707327888

Prix : 11.99 €

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Maurice Nadeau (L’Express, 12 avril 1962)

« Dans son dernier roman, Le Palace, Claude Simon n'a pas voulu brosser un tableau complet et fouillé de la révolution espagnole de 1936 ; il n'a même pas voulu apporter un témoignage ; il a désiré fixer (c'est-à-dire exprimer par un langage auquel il fait d'autre part toute confiance) un moment très particulier de la vie d'un pays, d'une ville, d'hommes “ saisis ” par une révolution et tel, ce moment, que la mémoire le lui restitue dans sa complexité et sa plénitude.
Romancier à la façon de Proust ou de Faulkner, qui reconstruisent toute une société, tout un monde, à partir d'impressions généralement anciennes malaxées par l'imagination, bourgeonnantes ou démesurément amplifiées par le souvenir, et n'ayant parfois que de lointains rapports avec ce qu'on appelle la réalité objective, Claude Simon a mille fois raison de faire de ce composé instable la matière romanesque elle-même : fausse et sujette à caution sur le plan du témoignage, peut-être, mais vraie de la seule vérité qui compte pour l'artiste : celle de ce qui a été ressenti, éprouvé, expérimenté, vécu. Aller à la recherche de certaine “ couleur jaune ” ou de certaines “ odeur de moisi ” ou encore de ce “ son du canon ” que Claude Simon se désole de n'être pas parvenu à rendre audible dans La Route des Flandres, s'efforcer ensuite de les faire passer à travers un langage, c'est en fin de compte se tenir assez près de Flaubert. Qui dit le contraire ? En dépit des apparences, Balzac, le visionnaire, ne se tient pas loin non plus.
Là, pourtant, où Claude Simon innove, c'est dans la manière de donner forme à cette nébuleuse romanesque, de la couler dans des mots et des phrases qui, par définition, ne sont que signes, c'est-à-dire matière morte, en leur donnant les rythmes essentiels et la palpitation de la vie. Pour ce faire, il doit s'écarter de tout langage appris : celui de la raison conceptuelle comme celui du sentiment (le fameux langage psychologique) et même celui de l'émotion, qui ne sont jamais que grilles, ou cribles à travers lesquels se perd et disparaît “ ce que jamais on ne verra deux fois ”, la particularité, unique de la sensation.
D'où – et c'est vrai pour tous les tenant du Nouveau Roman – ces interminables et passionnants inventaires (nommer n'est pas décrire), ces itinéraires en forme de relevés topographiques, ces minutieuses décompositions de gestes, ces successions infinies d'images qui nous donnent l'impression de voir se dérouler un film au ralenti, ces systoles et diastoles de la phrase. Rien de plus naturel, et je dirai même : rien de plus primitif (originellement naturel). Ceux qui trouvent Claude Simon d'une lecture difficile restent à la surface des mots, c'est-à-dire d'eux-mêmes.
Eh oui ! il faut plonger. Et plonger dans un subjectivité qui, par définition, peut être fort éloignée de la nôtre, n'avoir avec elle que d'infimes et peu nombreuses ramifications. Malraux se montre moins exigeant en nous conviant à un spectacle, y fût-il acteur, et en agissant sur deux ressorts éprouvés depuis toute antiquité : la terreur et la pitié (d'où peuvent découler goût de l'action et de l'aventure, fraternité et révolte contre le destin, etc.) ; mais si sa victoire est certaine, elle est, si j’ose dire, “ d'empaumement ”, à fleur de sentiment et de conviction, au niveau de la raison et du cœur, non des moelles, de la conscience obscure et du mythe. Elle peut être remise en question par d'autres et d'autres sentiments, par une autre situation historique. Le jour peut venir où Malraux ne nous touche plus et où nous ne voyons plus dans ses livres que des mots faisant surface.
Mais encore ? Je dirai, m'autorisant d'un mot de Claude Simon, qu'il s'agit de partager un “ rêve ”, de rêver avec l'auteur, de construire avec son rêve notre rêve particulier qui, à force d'être alimenté et corrigé par le sien, finira par coïncider avec lui.
Le Palace est sorti de la vue de deux Espagnols sur un quai de gare s'affairant autour de leurs valises de bois, comme La Route des Flandres d'une halte de cavaliers, la nuit, à l'arrière du front. C'est l'histoire de la fameuse madeleine trempée dans du thé. L'image fixée dans tous ses détails et comme gravée de façon indélébile, il faut alors reconnaître, parcourir et traverser en tous sens les ondes concentriques qu'elle suscite autour d'elle. Avec exactitude, minutie, honnêteté. Des pigeons s'envolent et se posent sur un balcon. C'est celui de l'appartement d'un hôtel de grand luxe, pour milliardaires américains et riches Argentines. Des hommes en salopette l'habitent, montent et descendent les pompeux escaliers, collent sur les trumeaux façon Watteau proclamations et affiches, installent sous les lambris dorés une table de réfectoire à dessus de zinc, un sofa d'un rose élimé, déménagé (peut être) d'un bordel voisin. Un homme chaussé d'espadrilles, immobile derrière un bureau. D'autres, fusil à la main ou revolver sur le ventre, à même la peau. Des yeux farouches, des traits creusés.
Sire, c'est une révolution.
Une auto file dans la nuit, à 120. Deux détonations dans le silence de la campagne, un bruit de portière qu'on referme. Règlement de comptes. Quels comptes ? D'où vient ce cadavre en pyjama derrière un buisson ? Et d'où cette odeur d'égout ou de chair putréfiée qui flotte sur la ville ? Soudain, un homme raconte par le menu un attentat bien propre et où une vie se risquait en échange de la vie qu'il s'agissait de prendre. C'était quelques années plus tôt, à Paris, dans le restaurant des boulevards où dînait un chef fasciste italien... Souvenir, que me veux-tu avec cette bouche figée dans son cri, ce bras tendu qui jamais ne s'abaissera ?
Ici, ce sont les partisans du même camp qui s'entretuent hypocritement, dans le noir, afin de plier les événements aux mots d'ordre du parti. La Cinquième Colonne a bon dos. Tout le monde se retrouve dans l'imposant cortège, drapeaux rouges en tête et banderoles déployées, qui suit le monumental catafalque.
Oui, ce fut cela aussi la révolution espagnole : le souterrain nauséabond. Orina, esputos, sangre, ce sont les inscriptions qu'un Américain trop lucide déchiffre sur la vitrine du pharmacien : urine, crachats, sang. Il voudrait croire qu'elles s'appliquent seulement à l'Espagne “ d'avant ” avec ses militaires, ses curés et ses putains. La porte de l'avenir tourne un moment sur ses gonds. Nous savons qu'elle s'est vivement refermée. Pendant ce bref instant, qu'a-t-on vu encore ?
Des banderoles, des affiches, des drapeaux, des hommes en armes, au profil d'aigle et à la chevelure aile de corbeau, des camions hérissés de fusils, venceremos, nous vaincrons. Encore des autos qui filent à toute vitesse. Des chromos sur soie ou papier pendus par des épingles à linge au-dessus des éventaires des ramblas et qui montrent des visages de prophètes ou de premiers communiants, aux yeux doux et myopes. Un vieillard tient par la main sa petite fille qui donne du pain aux pigeons. À trop parler, L’Américain sarcastique devient suspect. Qui sait si le maître d'école, immobile derrière son bureau, ne va pas s'occuper de lui ? Des nuages noirs et gonflés de pluie, et pourtant une chaleur étouffante. Toujours cette odeur nauséabonde : la Ville expulsera-t-elle de ses égouts le fœtus qui lentement y pourrit ? Rêve le jour, cauchemar la nuit. Encore une portière qu'on referme, un crissement de pneus. Des gémissements. Sont-ils d'amour ? Hélas ! Voici, de nouveau le jour. Dans une pissotière, sur la rambla, deux détonations étouffées. Les cireurs, pourtant tout proches, n'ont rien entendu. Ils se courbent un peu plus sur leur boîte. Tiens encore les pigeons : cruels, gras et prospères.
“ Révolution : mouvement d'un mobile qui, parcourant une courbe fermée, repasse successivement par les mêmes points ”, écrit Claude Simon après Pierre Larousse. Si c'était vrai des révolutions humaines, ce serait trop triste. En tout cas le livre se referme sur lui-même en un cercle parfait, cercle ou plutôt sphère, et sphère mobile dont tous les points repassent périodiquement sous les yeux, annihilant le temps ! Le palace bascule dans les nuages, les tramways ferraillent et se croisent dans tous les azimuts, les détonations se répercutent en échos, les hommes à espadrilles s'enroulent dans les banderoles mouillées et collantes, bientôt prisonnier d'elles. Ce n'est pourtant ni Luna-Park ni les montagnes russes : une simple communauté de crève-la-faim qui cherche à poser ses pieds sur terre afin de lever les yeux dans la direction d'un horizon différent mais stable.
Arrière les modesties d'auteur ! Toute la révolution, non, et même pas l'espagnole, mais toute révolution avortée, oui, y compris l'espagnole, est contenue dans cet œuf bien plein. »

(La Nouvelle revue française, juin 1962)

« Une ville républicaine en guerre, Barcelone sans doute, dont on croit reconnaître la place de Catalogne. L'observateur est immobile, le plus souvent dans la chambre d'un palace abandonné, en compagnie d'un Italien, d'un instituteur, d'un Américain. La présence de la guerre est donc saisie indirectement par des signes, fusils, portraits d'hommes politiques, slogans, un enterrement qui passe, tout cela revenant, enrichi à chaque fois, de détails inaperçus auparavant, comme un manège qui tourne et ramène, obsédant, les mêmes images terribles. »

Jacqueline Piatier (Le Monde, 1962)


« C’était la révolution espagnole, ou plutôt cette ville au centre lacéré, aux vitrines criblées de balles, aux églises incendiées, aux palaces transformés en bureaux ou les images de paix succédaient ou se juxtaposaient aux images de troubles…
De cet effort tyrannique, essoufflant, pour retrouver une réalité vécue aux traces indélébiles est né Le Palace où Claude Simon, poussant sa manière à l’extrême, a atteint à mon sens une extraordinaire réussite. »

 




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