Romans


Claude Simon

L'Invitation


1988
96 pages
ISBN : 9782707311559
13.50 €
99 exemplaires numérotés sur Chiffon de Lana


« Un chef d'État, un torrent, une danseuse, un monastère, une montagne, une course de chevaux et quelques personnages. “ Un homme en bonne santé, écrit Tolstoï, pense couramment, sent et se remémore un nombre incalculable de choses à la fois. ” Un des problèmes de l'écrivain est d'abord, aidé par ce qu'on a appelé sa “ mémoire involontaire ”, d'effectuer un choix parmi ce “ nombre incalculable de choses ”, puis de combiner dans un certain ordre et successivement, comme l'y oblige la langue, cette sélection d'images, de souvenirs et d'impressions qui se présentent simultanément à son esprit. »
Claude Simon

ISBN
PDF : 9782707325891
ePub : 9782707325884

Prix : 9.49 €

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Marianne Alphant (Libération, 6 janvier 1988)

« (…) Dans une ville au “ nom semblable à un froissement, un claquement d'étendard ” un groupe hétéroclite d'“ intellectuels ” est promené çà et là, selon le programme minutieux et dépourvu de sens d'un voyage officiel. Le pays et les voyageurs ne sont nommés que par périphrases. Il y a “ un acteur qui a incarné le personnage de Néron au cinéma ”, “ le second mari de la plus belle fille du monde ”, un homme avec “ une tête de gladiateur nubien ”, deux “ duettistes noirs ” qui ont l'air de prédicateurs évangélistes, un “ diplomate méditerranéen ”, un “ Tolstoï d'Asie centrale ” à tête de montagnard et, à l'arrière-plan, L’Histoire, proche ou contemporaine : le “ bandit séminariste ” qui a fait régner la terreur dans ce pays et exterminé ou déporté des millions d'hommes, son successeur actuel semblable au “ dernier rejeton d'une lignée de gangsters qui aurait été élevé dans un collège suisse ”. Ou encore, l'autre grand de ce monde, le “ cow-boy à la retraite ” élu pour avoir galopé dans des films de troisième catégorie.
Hôtels au luxe râpé, limousines, discours interminables, interprètes aux “ voix plaintives, exténuées et tenaces ”, invités égarés, soumis, stupéfaits, photographiés un arrosoir à la main, plantant un arbre symbolique, écoutant, n'écoutant plus, pris dans un cérémonial obscur. Il n'y a pas à se demander ce que Claude Simon allait faire dans cette galère. L'Invitation en donne la réponse. Les éléments d'où part chacun de ses livres (un clown, un cortège, une épingle, hétéroclites et pourtant réunis par ce qu'ils ont en commun : une tête), les voici dans la réalité. Inutile cette fois de les inventer : ils s'offrent, encore plus inouïs et saugrenus que ceux qu'on pouvait imaginer. Des pyramides de fruits, une vieille danseuse étoile, des pelles et des arrosoirs, des contreforts himalayens, des casaques de jockey, les flots oratoires d'une langue étrangère, la lune, un mur jaune et nu, autant d'éléments que dans un premier temps l'écrivain parcourt dans un état de stupeur de somnambulisme, “ cet état de demi-conscience des noceurs au petit matin ”, avant que peu à peu un ordre ne se dégage de l'absurde et du disparate.
Ce que réussit L'Invitation ressemble à l'opération d'un escamoteur qui ferait entrer dans son chapeau gladiateur nubien, banquets, steppe, fantôme de Staline, réception de Gorbatchev, balbutiements d'interprètes, fastes, pathos, faux tapis persans, pour en tirer le plus imprévisible. Non pas “ Mon voyage en URSS ” mais bien davantage. Une œuvre inclassable, erratique ; terrible et drôle à la fois. Comme si ce qui semblait le plus contraire aux conditions de l'écriture (par principe sédentaire et concentrée) en devenait tout à coup l'essence. Et que l'écrivain se reconnaıssait dans cette “ personne déplacée ”, ce voyageur incrédule, exténué, qui regarde avec effarement ce qu'il a devant lui : une ballerine, un caillou, un chef d'État, des fleurs piétinées, du marbre et des colonnes, un lac, le pas de l'oie – qui les pose sur sa page, ébahi, et, gauchement, merveilleusement, leur trouve un ordre. »

Jean-Maurice de Montremy (La Croix, 9 janvier 1988)


« Ce voyage au pays des dinosaures se contracte pourtant soudain en une violence sans pitié : quatre pages, au centre du livre, et les hommes de béton se muent en totems, hippopotames, chacals, loups, rats. Ils s'entretuent, pour succéder au moustachu paterne dans cette salle où le secrétaire général reçoit, trente ans plus tard, les quinze et où tout hurle le sang. Puis l'horlogerie reprend ses droits. Le livre s'achève sur l'enterrement du précédent secrétaire général, traité comme un colossal pas de l'oie sur l'esplanade des momies révolutionnaires et du vent de glace.
Si l'on n'a jamais lu de Claude Simon il faut commencer par ces cent superbes pages où le prix Nobel 1985 retourne contre le totalitarisme la prodigieuse machinerie de ces adjectifs dont tyrans et publicitaires usent, en général, pour tromper leur propre vide. Et l'on songe, en lisant ce texte d'une grande force, à cette autre confidence de Bismarck sur les célébrités de son temps : “ Quand il s'agit d'hommes, ma faculté d'admiration n'est que médiocrement développée. ” »

Michèle Gazier (Télérama, 17 février 1988)

« Ce n'est ni un roman, ni une nouvelle, ni un reportage. C’est un texte. Et jamais ce mot “ texte ”, que l’on accuse souvent, à tort, d’abstraction, n'a été plus concret qu’ici. Texte, texture, tissage, tissu. Claude Simon s'y révèle un artisan minutieux, croisant et décroisant le fil des mots, avec cette logique, cette précision implacable et maniaque de l’observateur, du voyeur.
Au départ, une anecdote, somme toute banale : un voyage en Urss. Voyage officiel avec réceptions à la clé. Autrement dit : la traversée d'un monde entre deux haies d’honneur, des écrans de visages et de festivités pour maintenir captif le regard d’autrui (celui du visiteur). La prose méticuleuse insinuante de Claude Simon suit les voyageurs et le paysage avec la précision d’un objectif de camera.
Mais L’Invitation, c'est aussi la colère d'un homme libre, la rage de dire, de faire éclater les apparences, d'écraser les faux-semblants par la seule violence des mots. Parce que la liberté passe d’abord par le langage. »

Jean-Claude Lebrun (Révolution, 15 janvier 1988)

Sauvé par l’écriture
 
« En octobre 1986 Claude Simon fut invité par Tchinguiz Aitmatov à Frounze, en URSS, avec quinze autres grands intellectuels (James Baldwin, Arthur Miller, Yachar Kemal...). Il fut question du rôle de la culture à l'amorce du troisième millénaire ; le prix Nobel 1985, à qui l'on ne peut reprocher un manque d’exigence éthique, ne s'en est pas tenu là : il y eut, dès son retour, un article acerbe dans Le Monde du 5 décembre 1986 : L'Invitation, publiée aujourd'hui, prolonge la méditation entamée à L’époque. Neuf dizaines de pages tour à tour splendides et frustrantes, un texte qui ne cesse d'hésiter entre le roman et l'essai politique, nous faisant passer par des phases successives d'admiration et d'irritation. Si le regard reste merveilleusement affûté, le langage circulaire toujours aussi envoûtant, on n'en est pas moins consterné de voir apparaître çà et là l'expression plate d'un banal récit “ à thèse ”. Aussi curieux que cela puisse paraître, celui pour qui l'écriture a toujours été plus et autre chose qu'un simple véhicule de la pensée semble parfois céder aux facilités du “ message ”, au détriment de la polysémie infinie du texte. Obligé de recourir à des interprètes, dont il fut d'ailleurs fort mécontent, Claude Simon a vécu l'essentiel de son séjour en décalage, sous une impression permanente d'irréalité et d'étrangeté. Il nous met à notre tour dans cette désagréable situation, interposant entre les faits qu'il évoque et nous une sorte de vitre dont la transparence apparente ne signifie pas neutralité. De sorte que l'on se retrouve quasiment dans la situation de “ cabine téléphonique ” génialement décrite et analysée par Sartre dans Situations I, à propos de L’Étranger de Camus : “ ... entre les personnages dont il parle et le lecteur il va intercaler une cloison vitrée. Qu’y a-t-il de plus inepte en effet que des hommes derrière une vitre ? Il semble qu'elle laisse tout passer, elle n'arrête qu'une chose, le sens de leurs gestes. ” Ainsi Mikhaïl Gorbatchev recevra le groupe de personnalités pendant deux heures : Claude Simon nous dit à peu près tout de la rencontre, excepté de quoi il fut question... Par chance l'écriture reste en fin de compte la plus forte, elle reprend presque toujours le dessus, produisant alors des images saturées de sens ; à ce moment elle n'illustre plus, mais émeut, parce qu'elle ne recherche plus l'effet, mais se recherche elle-même : “ Pendant longtemps il n’y eut à voir que la lune, pas tout à fait ronde, légèrement aplatie sur sa gauche, laiteuse ou plutôt argentée, comme une lanterne qui semblait se déplacer à la même vitesse que l'avion, comme soudée à lui, montant ou descendant parfois faiblement... ” ; je pense aussi à cet émouvant finale, L’évocation au pied des remparts du Kremlin des “ anciens émeutiers aux fronts de professeurs, aux cravates nouées à la diable, leurs yeux fermés derrière leurs pince-nez, leurs visages enfin sereins, apaisés, leurs lèvres désormais closes ”. C'est évidemment quand il tente de répondre par l'acte de création littéraire aux énigmes que lui tend le réel que Claude Simon apparaît le plus convaincant. À ces moments-là il élargit singulièrement la profondeur du champ de vision, parce que le signifiant se met à déborder. Autrement dit c'est quand, d'une certaine manière, son projet lui échappe qu'on le retrouve dans toute sa plénitude. Claude Simon, tout méfiance à l'égard du discours politique, a bien failli se faire prendre au piège qu'il s'est lui-même tendu. Car c'est quand l'écriture enfin se libère que ce livre trop composite atteint à ses plus grandes beautés. »

 




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