« Double »


Claude Simon

L’Herbe 

suivi de Lire L’Herbe par Alastair Duncan


1986
Double n°9
208 pages
ISBN : 9782707310743
7.50 €
* Première publication aux Éditions de Minuit en 1958.


‑‑‑‑‑ Extraits de la postface d’Alastair Duncan‑‑‑‑‑

De ce roman, écrit en apparence sous le signe de la mort, se dégage une impression de vie bouillonnante. Vie de la nature : « la folle végétation envahissante », « l'assourdissant concert des moineaux », « la vie des insectes, secrète, exigeante, impérieuse ». Vie aussi dans cette force qui s'empare des personnages, qu'on l'appelle temps ou Histoire : Pierre, « accablé par le poids monstrueux de sa propre chair, sa propre chair complotant, préparant sa propre destruction et ce, pour ainsi dire, par un excès de vie » ; Marie ne finissant pas de mourir, en proie à « ce râle formidable, comme un soufflet de forge, monotone, obsédant et cadencé ». Mais vie encore dans la résistance, vaine mais obstinée, que les personnages opposent à la force qui les harcèle et les défait. « Endurer l'Histoire (pas s'y résigner : l'endurer), c'est la faire ». En notant ses comptes jusqu'aux plus menus détails pendant de si longues années, Marie leur a conféré « une sorte de grandeur insolite, de majesté ». L'hétéroclite, l'insignifiant trésor de la boite à berlingots devient une « formidable et écrasante pyramide que l'orgueil du plus orgueilleux des pharaons lui-même eût été impuissant à concevoir ». Les autres personnages résistent de la même façon : Sabine, de façon burlesque, par les fards et la parole ; Pierre, par l'esprit et l'écriture. « Qu'est-ce que la mort sans les pleurs ? ». Louise, en pleurant la mort de Sabine, tire cette vie simple de l'ordinaire. Tout, finalement, n'est pas sur le même plan : par la magie du verbe, par l'extravagance baroque des images, le quotidien devient à son tour extraordinaire. La révolte des personnages figure celle de Simon lui-même. Un instant désespérée, Louise cherche dans l'acte sexuel « la petite mort », renonce à la « lancinante conscience » de ce qu'est l'Histoire.
L'Herbe est le contraire de cet acte de soumission. Dans son écriture même, ce roman rend compte d'une lutte désespérée entre ordre et désordre, et éclaire, pour tout lecteur qui veut l'entendre, les rapports indéfinissables et complexes qui existent entre l'homme et son histoire.
Alastair Duncan

« Le roman tourne autour d'une hésitation : Louise quittera-t-elle ou non son mari pour l'amant à qui elle exprime son trouble ? Cette question se double d'une autre : la vieille tante agonisante, Marie, mourra-t-elle pour de bon ? Liant une jeune et une vieille femme, ce roman situe le dilemme de son personnage central dans le cadre d'une famille déchirée. Dans l'apparente absurdité de la vie de Marie, Louise parvient à lire les signes d'un sacrifice austère. Voyage à travers le temps, l'expérience de la vieille femme s'est identifiée à celui-ci jusqu'à en devenir exemplaire. Pendant les dix jours de l'agonie de Marie, la jeune femme prend conscience de l'impossibilité de son projet : la puissance d'attraction de Marie l'oblige de rester ; tout rentre dans l'ordre. Le thème de l'Histoire intervient de manière nouvelle chez Claude Simon : la présence implicite des grands événements de l'histoire contemporaine, l'exode de 1940, l'effondrement de la France, ont à la limite moins d'importance que le passage inexorable du temps éprouvé par chacun des personnages de la fiction. Tout comme Le Vent, L'Herbe exprime un ordre des choses tout naturel que l'esprit et la volonté humains semblent impuissants à dominer. »
Stuart Sykes

ISBN
PDF : 9782707327871
ePub : 9782707327864

Prix : 7.49 €

En savoir plus

Patrick Roegiers (Le Matin de Paris, 13 mars 1984)

La phrase immobile
Conçu comme un écrin empli de secrets, L'Herbe, de Claude Simon, qui vient d'être réédité, brasse les émotions, les personnages, les discours comme autant d'habitants du puits sans fond de la mémoire. Sensualité des images qu'on retrouve dans La Chevelure de Bérénice, livre qu'accompagnaient dans sa première version des peintures de Miró.
 
« D’emblée, la phrase se donne à voir pour ce qu'elle est : tendue et légère, faite de cassures, de parallèles, d'ellipses et de rebonds ; une phrase lente et familière, tressée comme un nœud.
L'art de Claude Simon, on l'a bien assez dit, ne découle pas seulement de l'enroulement de la phrase plusieurs fois sur elle-même, mais de son étalement dans le temps et de son resserrement jusqu'à l'immobilité, perçue par l'auteur comme le prolongement inné du mouvement. Il faut voir la description que donne Claude Simon de l'immobilisme d'un chat, “ forme rayée, tigrée, parmi l'éblouissante bigarrure des ombres du jardin ”. Tout le roman, conçu comme un écrin empli de secrets que le lecteur découvre peu à peu, s'inscrit d'ailleurs comme une vaste parenthèse dans l'attente du saut du chat.
Ce livre foisonnant ne dit pourtant rien d'autre que l'agonie d'une vieille femme. Ou plutôt d'une vieille fille de quatre-vingt-quatre ans. Une de ces petites vieilles interchangeables et sombres à propos de laquelle ceux qui l'ont connue, quand on les interroge, confient qu'ils la croyaient morte depuis des années ! L'auteur du Vent et de La Route des Flandres ne se prive pas d'évoquer sa silhouette de petite poupée fripée, momie vivante sur le point de se dessécher, éructant un rôle formidable “ comme un soufflet de forge ”. Une demoiselle sans perruque, au crâne chauve décrit comme celui d'un homme, capable de vivre une année entière dans une pièce et qui meurt, après avoir mené une existence basée non sur le renoncement mais le refus, parmi le pépiement suraigu des moineaux et l'odeur des poires tombées qui pourrissent sur le sol.
L'écriture comme trottinement, oui ; la phrase comme un pouls (contraction, dilatation), ressassant d'innombrables éléments mis à plat qui varient inlassablement l'interprétation que l'on peut donner de la vie, chaque élément étant susceptible d'être aussitôt remplacé par un autre qui occuperait exactement la même place.
Mais il faut lire aussi la description que Claude Simon donne de la lettre t, comme initiale du mot temps, qui progresse dans l'intervalle des volets à l'ombre desquels croupit la mourante. Et comment il fait surgir l'image du train à partir d'un simple frémissement de l'herbe. C'est ainsi qu'en arrière-plan s'inscrit aussi le songe et le sang de l'Histoire, conçue aux dimensions de la terne existence de la vieille dame elle-même. De ce pas à pas des souvenirs et des maux jetés en tas sur le paysage de la page, surgissent alors par touches successives une myriade de personnages, saisis au vol ou campés, comme le fait un photographe opérant à la dérobée ou réalisant un portrait avec l'assentiment du sujet. Ainsi, de sa sœur Eugénie, institutrice comme elle, ou de son frère, encombré par l'embonpoint de son ventre, réduit à l'élasticité de son sexe, qui trompe son épouse depuis des années, depuis le premier jour.
À travers ce tissu de faits, de personnages et d'époques, le roman s'affine comme un bouquet discordant qui intègre tout dans sa botte : la langue comme une végétation, le texte comme objet de luxure, le livre comme un tombeau sans chapitre et l'écriture comme une respiration monstrueuse qui brasse émotions, discours et anecdotes. Tout dans le même sac sans fond qui s'appelle la mémoire. Ou la conscience que reflète, enferme et constitue le phrasé de l'écrivain. Ce qui, en d'autres mots, se nomme l'art de la composition. Non à la manière musicale de Kundera ou à celle plus répétitive, quasi schizophrénique, de Thomas Bernhardt, mais, mais avec langueur et minutie, et surtout une intarissable attention accordée au détail.
Romancier visuel, Claude Simon s'est donné la beauté de l' “ indescriptible ” comme finalité. Une oscillation des épaules, le scintillement d'un reflet ou le léger balancement d'une étiquette à la poignée d'une valise lui suffisent à restituer l'insaisissabilité du réel. De portions en fragments, le puzzle se met en place, encercle et charme un lecteur pourtant soigneusement tenu à distance. En vérité, tout s'éclaire à mesure que s'épaissit le mystère. Comme si tout l'art de l'auteur, souverain de maîtrise, consistait à “ accuser cette énorme disproportion entre nos actions et l'immensité au sein de laquelle elles sont noyées ”.
À l'insipide, Claude Simon confère en effet une sorte de grandeur poétique (pathétique) qui, du spectaculaire au plus accidentel, constitue la vraie trame de la vie. Et, de ce fait, ce livre est tramé à l'image des plis imaginaires que croit étreindre le mourant sur sa poitrine. Certes, il ne ressort de tout cela qu'une passive émotion mais celle-ci débouche sur le vertige. La trajectoire des personnages décrits par Claude Simon est indéviable parce qu'elle est pure littérature. Accolées l'une à l'autre, elles sont autant de particules en mouvement, déclenchées par l'écrivain comme il le ferait de quelque personne dont il aurait entendu parler et qui, lorsqu'il se met à écrire, le concerne au plus haut point. Ainsi, l'acte d'écrire, et sans doute est-ce là ce qu'il y a de plus magique, est physiquement présent dans le livre. Comme si les corps, les êtres et leur histoire, si dérisoire fût-elle, n'étaient en somme rien d'autre que des mots.
Les gargouillis du corps et la sensualité des images ou de certaines situations se retrouvent dans La Chevelure de Bérénice, initialement publié à tirage limité avec des peintures de Miró. Là aussi, le texte, pensé comme une sonate, enfle, s'avance, ralentit et se défait comme une idée du passage du temps, créant un réseau ténu où les couleurs, les odeurs et les mots s'entrecroisent et s'effrangent en d'étranges et superbes variations, sur fond de sable et de soleil “ tellement chaud que la mer elle-même semblait suer ”. »

 




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