Romans


Julia Deck

Sigma


2017
240 pages
ISBN : 9782707343727
17.50 €
30 exemplaires numérotés sur Vergé des papeteries de Vizille


Messieurs,

Vous avez confié à notre Organisation le soin de lutter contre les œuvres indésirables. Quand il est impossible de les éliminer à la source, nous les faisons entrer dans des musées, où leur potentiel de nuisance s'épuise de lui-même. Aucune pièce majeure n'échappe à notre vigilance.

Nous apprenons aujourd'hui qu'une œuvre disparue du peintre Konrad Kessler referait surface aux alentours de Genève. La fâcheuse influence de cet artiste n'étant plus à démontrer, notre bureau suisse déploie immédiatement ses agents auprès de toutes les parties prenantes – galeriste, collectionneur, banquier, scientifique – afin de mettre hors de nuire le tableau.

Sigma, New York, le 31 mars

ISBN
PDF : 9782707343758
ePub : 9782707343741

Prix : 12.99 €

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Véronique Rossignol, Livres Hebdo, vendredi 30 juin 2017

Le troisième roman de Julia Deck est une jubilatoire fiction complotiste.

Ce n’est pas parce que l’on connaît bien Julia Deck, familière collaboratrice de Livres Hebdo, que l’on va se priver de tresser les louanges de son troisième roman, vraiment réjouissant. Après Viviane Elisabeth Fauville (2012), Le triangle d’hiver (2014), sa rigoureuse fantaisie romanesque, sa maîtrise des montages narratifs sophistiqués s’épanouissent dans cette fiction clin d’œil à la littérature de genre, vrai faux roman d’espionnage qui imagine, dans une Suisse opulente où il pleut tout le temps, un aussi sérieux que délirant complot international visant le monde de l’art.
Sigma est une agence internationale du renseignement d’un type particulier. Une sorte de NSA chargée de la surveillance et du contrôle de la création et des idées. Les missions de ses espions professionnels : surveillance rapprochée de personnalités influentes, neutralisation des "idées dommageables à la cohésion civile""harmonisation des pensées" par travail de sape, sabotage et trafic d’influence… Les agents sous couverture sont affectés par "l’Organisation" à des postes apparemment subalternes, mais totalement stratégiques, d’assistants personnels polyvalents, fonctions à la définition extensible qui intègre au statut de secrétaire particulier celui de chauffeur, cuisinier, baby-sitter, confident, souffre-douleur. Leurs "cibles", des personnages en vue de différents milieux connectés : le couple Lestir, Elvire et Lothaire, elle galeriste à Genève, lui chercheur en neurosciences à Lausanne, spécialiste des fondements neurologiques de la sexualité, Pola Stalker, la sœur d’Elvire, actrice à succès basée à Paris, et Alexis Zante, un banquier collectionneur d’art contemporain en instance de divorce.
Au centre des convoitises de ce petit cercle, une grande toile abstraite prétendument détruite du peintre Konrad Kessler (1887-1955) dont la réapparition inquiète l’Organisation, qui met en place une opération de neutralisation de son "potentiel subversif" par des moyens pour le moins inhabituels.
Si les premières pages demandent un peu d’attention pour se repérer dans cette galerie de personnages aux noms soigneusement évocateurs, Julia Deck vous fournit utilement, comme dans une pièce de théâtre, la distribution des rôles, au début du roman. On se délecte ensuite de sa façon synthétique de camper les protagonistes pourtant tous très incarnés, d’épingler mine de rien les impostures, les vanités et les snobismes, le conformisme encadré, la langue de bois et "les éléments de langage" de chaque milieu dont elle décode cruellement les mœurs. C’est malin, spirituel et chic. Plus affranchie de son dispositif scénaristique, Julia Deck a lâché la bride de sa redoutable imagination, mais la dérision est toujours aux manettes. Et on sent qu’elle s’est beaucoup amusée à tirer les ficelles de son petit théâtre de marionnettes. Cible avertie et consentante, on se laisse manipuler sans aucune résistance.


 

Christian Thorel, librairie Ombres blanches, septembre 2017

Dans son premier roman, Viviane Elisabeth Fauville (Minuit, 2012), Julia Deck engageait son personnage dans une itinérance dans Paris après un crime indéterminé, singulier, un raptus, diraient les psychiatres. C’est à un autre raptus qu’elle va nous conduire, à la fin de ce troisième roman, au titre un peu « vintage », Sigma, un titre qu’un écrivain comme Claude Ollier n’aurait pas réfuté, et que les Editions de Minuit viennent de publier. Mais n’anticipons pas. Il faut laisser le lecteur faire son chemin dans ce livre qui aime les faux-semblants, et où l’on trouverait les couleurs, les lumières contrastées et les décors des films d’Alain Resnais.
Julia Deck dit aimer les romans de Jean Echenoz et de Christian Gailly. Tiens ? Resnais, qui adapta Robbe-Grillet et Duras, adapta aussi un roman de Gailly. Persistons sur le mode du cinéma, et des inspirations qu’y puisent les romanciers. La lecture de Sigma confirme ce qui reste un parfum émanant de son premier livre, un certain goût pour Alfred Hitchcock et son traitement du crime. D’Hitchcock, nous retrouvons chez Julia Deck la malice, l’humour et le goût du décalage, celui de la perversion des personnages, la neutralité aseptisée du décor, et une angoisse diffuse. Rappelons-nous aussi chez le « maître du suspense » le principe du MacGuffin : « …toute histoire d'espionnage doit avoir son MacGuffin, que ce soit un microfilm ou un objet quelconque caché dans le talon d'un escarpin», disait Hitchcock à propos de La Mort aux trousses. Ainsi, le MacGuffinaura été dans ses films un élément de l'histoire servant à l'initialiser, voire à la justifier, mais qui s'avérant en fait sans grande importance au cours du déroulement du film. Dans Sigma, le Mac Guffin est une peinture cachée, une « hypothèse de tableau volé ou disparu ».
Cette peinture retrouvée, pure abstraction, confère au roman non seulement l’objet autour duquel les huit personnages principaux vont tourner, mais aussi la lumière et l’espace, volontiers abstraits ou comme neutralisés, dans lequel Julia Deck les installe et les observe. C’est en entomologiste qu’elle en dresse les portraits. Dans une Suisse neutre, lisse, hygiéniste, à l’argent aisé, à la nature figée du lac, du fleuve et des montagnes, toute en artifices, évoluent quatre prototypes de nos sociétés, où le réel cède peu à peu la place au virtuel. Les liens entre ces deux femmes et ces deux hommes sont constitués de sentiments amoureux, de secrets, de mensonges, de tromperies. Ce sont donc des liens simples de personnages de roman, que Julia Deck pourtant fabrique comme des personnages de théâtre. Comme pour accentuer cet effet, à la figure du domestique, du valet, chère à Molière, plus encore à Marivaux, ou à Diderot, Julia Deck substitue celle, contemporaine, de l’assistant. Voilà donc nos quatre personnages affublés de quatre doubles, de quatre anges-gardiens.  Les liens entre employeurs et assistants sont des liens de domination, parfois ambigus, parfois bruts voire brutaux. Le marivaudage n’exclue pas la perversité que l’on trouve, par exemple, chez Fassbinder dans Les Larmes amères de Petra von Kant, ou chez Manckiewicz dans All about Eve (ici aussi le lecteur se nourrit des clins d’œil de l’auteur au cinéma, dans l’attribution des noms de personnages décalqués de Manckiewicz, ou encore de Wilder). Les assistants sont là pour assister, dorloter, soutenir, porter la serviette, garder les enfants s’il le faut, mais la belle invention du roman est d’en faire des espions pour une cause supra-politique, pour une firme qui rappelle Big Brother. Le message politique est clair, tracé dans le souvenir des lectures de Guy Debord et de La Société du spectacle, autant que dans le renouveau de la critique sociale que produisent les nouveaux outils de la servitude.
Faisons un dernier retour vers la fiction, et vers les personnages, marionnettes auxquelles l’auteur nous a attachés, malgré eux. Leurs rapports amoureux, codés, déloyaux aussi, leurs faiblesses, ne semblent même pas compensés par l’illusion des rapports au travail. L’artifice contemporain semble étreindre chacun des acteurs, qu’il soit dans la finance, dans le cinéma, dans la recherche scientifique. Comme si une puissance extérieure les contraignait dans l’angoisse, dans l’ennui, dans la répétition. Seule la galeriste semble éprouver pour la peinture qu’elle traque quelques restes d’authenticité et de vérité, restes qu’elle engloutira, dramatiquement pourtant, dans l’arrogance de l’entertainement, dans l’avidité du marché.
Finalement, le MacGuffin que nous évoquions plus haut sort de son rôle passif. Il est vrai qu’il n’est pas à proprement parler un objet simple, il est une œuvre de l’art et de l’esprit, et comme tel pourra peut-être échapper à la « récupération ». C’est le chapitre final. La puissance de la toile, chef-d’œuvre suprématiste, donnée à voir éphémèrement, mise en lumière le temps d’un raptus, retournera à l’obscurité de sa blancheur pure et (espérons) immaculée. Il reste à refermer ce livre des manipulations, des illusions. Et des désillusions.   


 

 

Fabienne Lemahieu, La Croix, jeudi 14 septembre 2017

L’ombre de l’art

Empruntant les codes du roman d’espionnage, Julia Deck déroule les portraits en demi-teintes d’une vingtaine de personnages aux prises avec la puissance, libératrice et destructrice, de l’art pictural.


A bien considérer, il eût été surprenant que les inclinations de Julia Deck pour l’énigme et la dissimulation n’aiguillent jamais son inspiration vers le roman d’espionnage, parfaite traduction formelle du goût que la jeune romancière nourrit pour les ambiguïtés humaines. À bien y réfléchir encore, il y avait fort à parier que l’auteure excelle dans le genre, bâtisseuse d’histoires à effets de miroir qui cisèle ses personnages sans jamais en révéler absolument la part d’ombre.
Ainsi flirtait-elle déjà avec le thriller psychologique en retraçant les errances solitaires de Viviane Élisabeth Fauville et Bérénice Beaurivage, secrètes héroïnes de ses deux premiers romans. Ainsi emprunte-t-elle aujourd’hui aux codes du roman d’espionnage et d’anticipation, entre John le Carré et les frères Strougatski, pour dresser les portraits d’une vingtaine de personnages, dans un récit choral au charme trouble et à l’humour sombre.
Sigma est un livre puzzle, dont le parfum de mystère se révèle à mesure que l’intrigue se noue autour de la quête d’un tableau disparu dans les années 1940. Un chef-d’œuvre de l’art brut vibrant « d’un feu inimitable » et dissimulé, dit-on, dans quelque obscur couloir d’un pavillon genevois : révélation métaphysique inédite pour les uns, dangereuse pièce à la portée séditieuse pour les autres.
Sur le fil tendu entre ces deux antagonismes idéologiques évoluent fébrilement les héros de Julia Deck. Tous sont liés par l’œuvre absente, objet de désir, de crainte et d’absolu : un banquier mécène et amateur d’art, un scientifique réputé et son épouse galeriste, une jeune actrice tourmentée et en vogue, un collectionneur en quête d’investissement… Tous s’affrontent dans la neutralité ouatée de la haute société helvétique, de Genève à Lausanne en passant par Davos, où les coups se donnent en douce et les ressentiments s’aiguisent patiemment.
Chacun d’entre eux, tête pensante ou prescriptrice, est habilement manipulé par son secrétaire, homme de main ou à tout faire, souffre-douleur ou confident qui, derrière une soumission de façade, se révèle être un espion grassement défrayé, à la solde de « Sigma ». La structure politico-financière, souterraine et pyramidale, œuvre en sous-main pour la bonne marche des affaires du monde, « l’harmonisation des pensées » et l’abolition de la puissance picturale de l’œuvre fantôme. Son dessein : conditionner la réception publique du tableau aux codes établis du marché de l’art. Ainsi, « lorsque la toile sera exposée au sein d’une institution reconnue, personne ne sera plus tenté d’y voir un instrument de pensée ou d’action ». Mais l’émotion artistique n’est pas monnayable et le jeu est dangereux…
Portés par une écriture dense et picturale, les propos délicats de Julia Deck effleurent ses personnages, à subtile distance, les révélant par bribes au travers des correspondances entretenues entre Sigma et ses agents. Moments soigneusement consignés dans ces rapports protéiformes et circonstanciés, qui en disent autant sur les agissements des infiltrés que sur les états d’âme de leur garde rapprochée. Là, leurs failles, ici leurs espoirs et leurs peurs, éclats volés ménageant le suspense, offerts au lecteur complice qui explore par fragments d’autres intimités que la sienne.
Plus surprenant que la facture classique dont il relève, plus profond que la clarté qui en émane d’abord, Sigma est un roman double à lui seul, qui se confond avec son héros éponyme, dictateur sans chair ni émotion. Sigma, qui signifie « la somme », est cet enchâssement de courts chapitres qui fondent le récit. C’est aussi cette pieuvre institutionnelle en lutte rampante contre les « questionnements existentiels superflus » : « Nos actions peuvent sembler microscopiques mais c’est leur somme qui conforte notre équilibre. »




Lire "Le grand entretien" de Johan Faerber avec Julia Deck dans Diacritik, 13 septembre 2017


    

 




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