Romans


Alice Toklas

Le Livre de cuisine

Traduit de l’anglais par Claire Teeuwissen
Préface de Françoise Collin


1981
Collection Griff Réimpression avec un index des recettes, 1999 274 pages
ISBN : 9782707316929
16.50 €


* Titre original : The Alice B. Toklas Cook Book (1954).

Comme Gertrude Stein, elle a vécu la révolution artistique du début du siècle et la maison qu’elles ont habitée un certain temps, rue de Fleurus, a été le salon où se rencontraient Picasso, Braque, Matisse, Apollinaire, Max Jacob, Hemingway et Fitzgerald.
Dans ce Livre de cuisine, elle raconte les soirées qu’elles passaient chez leurs amis, à Paris ou à la campagne, elle parle de son émerveillement devant les plats qui leur étaient servis et de la façon dont les tables étaient mises, de leurs voyages gastronomiques à travers la France comme s’il s’agissait de la célébration d’un rite joyeux auquel elles étaient admises.
Le Livre de cuisine n’est cependant pas un livre de recettes. En effet, si pour Gertrude Stein comme pour Alice Toklas, la cuisine est au centre de leur vie et de leur œuvre, c’est comme un prétexte comme une expression de la France par opposition à l’Amérique.
Les éléments narratifs et anecdotiques illustrant la vie de Gertrude Stein, d’Alice Toklas et de leur entourage se mêlent à la copie de recettes de cuisine recueillies de la bouche de Gertrude Stein ou d’amis gourmands. Ainsi l’on peut savoir comment préparer les plats préférés de la Princesse de Rohan, de Picasso ou de Pierre Balmain.
On découvre également qu’il y a un moyen d’écrire une recette de cuisine autrement que dans un livre classique. Alice Toklas montre comment il y a un choix de mots pour former une recette, et que ces mots se suffisent très bien en eux-mêmes pour qu’on puisse trouver du plaisir à lire les recettes tout en préparant les plats le cas échéant. On est donc très étonné de cette façon aussi originale qu’éclectique d’aborder l’art culinaire.
Mais aussi, Le Livre de cuisine d’Alice Toklas est une sorte de “ journal de bord ”, d’une structuraliste avant l’heure, chez qui l’analyse du “ cru et du cuit ”, de l’humide et du sec, éclaire sur les différences de culture entre deux pays à travers les relations qu’ont entretenues entre elles les deux écrivains que furent Gertrude Stein et Alice Toklas. On ne connaît généralement Alice Toklas qu’à travers les écrits de Gertrude Stein : Autobiographie de tout le monde, mais surtout Autobiographie d’Alice Toklas, ouvrage dans lequel Gertrude Stein raconte les souvenirs d’Alice Toklas à la première personne du singulier, après avoir expliqué que cette dernière n’avait pas le temps d’écrire elle-même.
Dans Le livre de cuisine, écrit après la mort de Gertrude Stein, dans les années 50, Alice Toklas reprend la parole et raconte à sa façon ce que fut sa vie avec Gertrude Stein à partir de 1910, mais elle éclaire aussi la vie de Gertrude Stein et du milieu dans lequel elles vivaient, tout en rendant un hommage à celle qui fut sa compagne pendant trente-huit ans.

Catherine Clément (Le Matin, 9 octobre 1981)

Un amour aux petits oignons
Gertrude Stein vivait avec Alice Toklas. Gertrude pensait et écrivait, Alice faisait la cuisine : c'était là son territoire, celui de sa revanche. Toute sa vie Alice mitonna Gertrude...
 
 Un livre de cuisine, baste, quelle importance dans le mouvement des idées ? Mais, s'il est écrit par une femme qui partagea la vie d'un écrivain intellectuel essentiel à son époque ?... Mais, si l'écrivain n'est pas un homme, mais une femme, et s'il s'agit d'un couple homosexuel ? Mais enfin, si cette femme extraordinaire, c'est l'Américaine Gertrude Stein, et qu'on s'aperçoit, en lisant ce livre de cuisine apparemment si simple, que sa compagne, Alice Toklas, était tout aussi extraordinaire ? Alors surgissent en foule les questions, les embarras : quel lien intime relient entre elles l'écriture, la cuisine, et l'homosexualité ?
Entre la cuisine et les idées, existe un étrange rapport. Si l'on excepte les livres qui sont destinés au seul usage technique, et qui donnent des modes d'emploi, il reste, parmi les livres de cuisine, ceux qui s'entourent d'une littérature faite de bon ton, de souvenirs, et de cet “ esprit français ” qui n'a ni la profondeur du “ witz ” germanique ni la légèreté de l'“ understatement ” anglo-saxon. L'Almanach historique de la gastronomie française, qui vient de paraître chez Hachette sous la signature de Christian Guy, en est un bon exemple : gueuletons, luxe, historiettes, et toute la fatuité balourde des gastronomes français. Et puis il y a, parfois, la merveille. C'était déjà le cas, au printemps dernier, d'un livre collectif sous la direction de Jessica Kupler, La Cuisine des ethnologues. C'est bien davantage le cas du Livre de cuisine d'Alice Toklas, aux Éditions de Minuit, publié sous l'égide de Françoise Collin. Le Livre de cuisine d'Alice Toklas fait partie de ces livres marginaux qui vous agrippent par là où vous ne vous y attendez pas. Il est des livres de philosophie politique qui s'en vont en cortège majestueux au son des orgues et des fanfares ; d'autres qui sont comme des forêts. D'autres enfin qui sont comme des jardins de curés : fouillis d'herbes aromatiques et de fleurs simples, savant arrangement dissimulé sous un apparent désordre ; le charme même. Et, au-delà du charme, la profondeur.
Ce livre est en lui-même une histoire : celle du couple homosexuel conjugal que formèrent, pendant de longues années, Gertrude Stein et Alice, la grande et forte femme écrivain et la petite brune maigre qui faisait tout à la maison. Gertrude pensait, écrivait, collectionnait. Alice tapait les manuscrits, et faisait la cuisine. Elles reproduisaient à l'évidence le modèle du couple hétérosexuel, Gertrude en position d'homme, Alice en position de femmes. Sylvia Beach, qui tenait la librairie américaine Shakespeare and Company, raconte comment, lorsque un écrivain venait en visite avec son épouse, Alice était préposée à l'évitement, écartant l'épouse pour laisser l'écrivain en tête à tête avec sa pairesse, l'écrivain Gertrude Stein.
On pourrait lire ce livre sur cette surface-là : une bonne ménagère liée à une femme-homme illustre. Racontant ses souvenirs de circuits en circuits à travers la France, Alice baguenauderait ainsi d'amis en recettes, de la guerre de 14 à celle de 39, décrivant d'une plume légère la France cuisinière, et, à travers les recettes, tout un univers de sauces, de crème, de vins autour des volailles. Mais ce ne serait là que pellicule. Car, au-delà de ce schéma retourné du couple homosexuel féminin “ à l'ancienne ”, comme la blanquette, se cache tout autre chose.
L'une produisait, l'autre pas. Celle qui, en rôle d'homme, écrivait, n'avait pas à se soucier de la consommation immédiate. Le Livre de cuisine d'Alice Toklas, d'abord, s'occupe de consommation. Comme si la petite juive brune d'origine polonaise voulait à sa façon conserver elle aussi, mais dans le registre du fugace, de l'instantané, du passager. L'une était une artiste au sens classique du terme, essayiste, philosophe, littéraire ; l'autre se fit artiste en recettes, qu'elle bichonna d'une écriture savante, broderie d'amour ambiguë.
L'une écrivait, l'autre cuisinait, elles s'aimaient d'amour tendre. D'étranges équivalences se dégagent peu à peu de ce livre fascinant. L'écriture égale la cuisine : travailler le langage et travailler la pâte, ou la sauce, c'est tout un : les ethnologues, dans le même temps, commencèrent à le comprendre. Et l'homosexualité féminine circule de l'une à l'autre, de la cuisine à l'écriture : les féministes américaines cuisinent avec un soin extrême, et font de leurs recettes de vraies œuvres d'art, mesurant tout, calculant tout. Alice et Gertrude ont, de l'Amérique, gardé la curiosité voyageuse et la précision de charme ; l'œil aux aguets, l'âme en révolte contre les lois masculines, et la mesure toute ménagère.
Être homosexuelle, être écrivain, se rebeller contre le monde des hommes, et cependant retrouver le schéma immuable, le partage dramatique entre le rôle du producteur et celui de la consommation maternelle... Le Livre de cuisine d'Alice Toklas est merveilleusement contradictoire. Il témoigne à la fois d'une époque du féminisme, et d'un problème permanent. Que pouvait faire Alice, dans l'adoration où elle était de cette grande femme à la tête drue, sinon, sournoisement, la combattre sur le terrain d'un amour culinaire, aux petits oignons ? Alice mijota Gertrude. II est juste qu'à son tour elle sorte de l'ombre. Ses recettes, toutes parfaites, admirablement rédigées – et ô combien efficaces, j'ai essayé –, sont des hymnes d'ambivalence : je te cuisine, je t'aime, je te résiste. Un félin gîte dans le jardin de curé ; ses griffes sont comme des caresses. 

Jean-Pierre Enard (V.S.D., 15 octobre 1981)

 La littérature est rarement où on l'attend. Elle est injuste. Le travail, même, ne suffit pas. Et il n'y a aucune solution miracle. Chacun doit trouver seul sa voie. La vraie littérature, celle qui émeut, touche. amuse et instruit, se trouve d'abord dans le naturel. Ainsi du Livre de cuisine d'Alice Toklas. Celle-ci était la compagne de la romancière américaine Gertrude Stein, avec qui elle vécut quarante ans, de 1907 à 1947. Après la mort de Gertrude Stein, Alice Toklas demeura à Paris, où elle mourut à 90 ans, en 1967.
Alice et Gertrude étaient deux fameuses gourmandes. La gastronomie faisaient partie de leur curiosité, comme la peinture ou la littérature. Elles savouraient avec autant de plaisir une selle d'agneau Maintenon qu'une toile de Matisse ou de Picasso, qu'une page d'Hemingway ou d'Apollinaire, tous habitués de la rue de Fleurus où demeuraient les deux Américaines. Alice Toklas a réuni les recettes qu'elle aimait. Elle les entrecoupe de considérations sur leurs amis, de propos sur les mœurs des Français et de souvenirs humoristiques et tendres. Le Livre de cuisine d'Alice Toklas prouve, s'il en était besoin, que la recette de cuisine peut être un genre littéraire comme le sonnet ou la tragédie en cinq actes. Son livre se dévore et c'est, naturellement, un régal. Pour l'esprit et pour le palais puisqu'on peut très bien le déguster en savourant une perche grillée au fenouil (p. 84) suivie d'un flan Joséphine Baker (p. 118). Si vous pensez. comme moi que la littérature est d'abord un plaisir, plongez vite dans le Livre de cuisine d'Alice Toklas. 

Françoise Ducout (Elle, 2 novembre 1981)


Les recettes du cœur
 
 (…) Voici qu'on découvre Alice à travers ce livre insolite qui est certainement plus qu'un recueil de recettes. Il y en a, bien sûr. Mais entre deux fricassées et salades, Alice Toklas se livre à de petites réflexions sur les Français, sur ce Paris où elle s'était fixée, sur les amis, presque tous célèbres, qui hantaient l'appartement du 27, rue de Fleurus, et surtout sur l'admiration témoignée à Gertrude Stein. Miracle de ces pages qui n'auraient dû qu'être “ domestiques ” : la révélation d'un esprit remarquable, qui passe sans le savoir du rôle ingrat de “ seconde ” à celui de témoin privilégié, toujours fidèle, toujours attentif à “ l'autre ”. Raconter sa vie au-dessus des fourneaux, quelle merveille ! 

Bernard Frank (Le Nouvel Observateur, 4 novembre 1999)

 (…) En première page de couverture, on peut voir la photo des deux amies : Alice Toklas (1877-1967) et Gertrude Stein (18741946), qui fait partie de la collection de littérature américaine de l'université Yale, créée en 1701. Aux États-Unis, la cuisine et la littérature ne se tournent pas le dos. Et le livre de cuisine de Marguerite Duras, s'il existe, n'aurait pas été refoulé sur le simple avis d'un jeune présomptueux. D'ailleurs, le commentaire des Éditions de Minuit se suffit à lui-même : “ Quand Alice Toklas écrit, après la mort de Gertrude, elle ne tente pas de se faire l'interprète privilégiée d'une œuvre, ni de l'imiter ”. Non, avec humeur et humour, dans son livre de cuisine, elle nous livre le quotidien. Publié en 1954, traduit une première fois en 1981, “ ce livre manquait ”, nous dit-on, depuis quelques mois, il mérite qu'on s'y attache, qu'on y revienne. 

 

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