Romans


Tanguy Viel

La Disparition de Jim Sullivan


2013
160 p.
ISBN : 9782707322944
14.00 €





Du jour où j'ai décidé d'écrire un roman américain, il fut très vite clair que beaucoup de choses se passeraient à Detroit, Michigan, au volant d'une vieille Dodge, sur les rives des grands lacs. Il fut clair aussi que le personnage principal s'appellerait Dwayne Koster, qu'il enseignerait à l'université, qu'il aurait cinquante ans, qu'il serait divorcé et que Susan, son ex-femme, aurait pour amant un type qu'il détestait.

ISBN
PDF : 9782707343253
ePub : 9782707343246

Prix : 6.99 €

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Bernard Pivot, Le Journal du dimanche, 3 mars 2013

Le roman américain, et ce n’est pas d’aujourd’hui, est en plein boum. Dans nos bibliothèques, il prend de plus en plus de place au roman français. Il est plus séduisant, plus mode, plus international. Si vous écrivez une histoire de chasse ou de pêche en Sologne, cela donnera un roman solognot, au plus large une fiction française. Alors que si vous racontez une histoire de chasse ou de pêche dans le Michigan ou le Montana et que vous vous appelez Jim Harrison, cela devient un roman américain de dimension et d’audience internationales. Ce ne sont pas les poissons ou le gibier à plumes qui font la différence, c’est le nom de l’auteur, la puissance de sa langue, de son pays, de sa littérature. Ayant fait ce constat, le romancier très français Tanguy Viel (L’Absolue perfection du crime, Paris-Brest, plus trois autres titres) a ressenti "un besoin d’air". Pourquoi ne pas délaisser le roman français pour écrire, lui aussi, un roman américain? En y appliquant les recettes gagnantes du roman américain. En racontant une histoire forcément de dimension internationale puisque se passant aux États-Unis, avec des personnages américains aux parcours et aux comportements typiquement américains. Voilà le défi que Tanguy Viel se donne et explique dès l’ouverture de La Disparition de Jim Sullivan. Défi à la fois absurde et sensé, ambitieux et modeste, loufoque et sérieux. Mais l’écrivain possède assez de métier et d’humour pour mener à bien son affaire, c’est-à-dire parvenir à passionner le lecteur avec un roman yankee, tout en l’associant à ses tours et stratagèmes d’écrivain pasticheur. Tanguy Viel est un roué. Il dit, par exemple, qu’il n’est pas allé jusqu’à mêler personnages vrais et de fiction, comme le font les écrivains américains.
Et qui voit-on dans le titre de son livre? Jim Sullivan, chanteur disparu dans le désert du Nouveau-Mexique. On n’a jamais retrouvé son corps. Enlevé par la mafia? Par des extraterrestres? Près de quarante ans après, l’énigme reste entière. Elle fascine Dwayne Koster. Qui écoute sur la radio de sa vieille Dodge Coronet blanche des tubes de Jim Sullivan, en particulier le célèbre UFO (ovni en anglais). Au détour d’une phrase, Tanguy Viel informe ses lecteurs qu’il a intitulé son roman La Disparition de Jim Sullivan en raison de la curiosité addictive de Dwayne Koster, son personnage principal, pour la disparition de l’artiste. Et si Dwayne Koster est un professeur d’université, divorcé, qui a eu une liaison avec l’une de ses étudiantes en littérature, par ailleurs serveuse dans une cafétéria pour payer ses études, c’est parce que, très souvent, dans les romans américains, il y a des professeurs d’université, mariés, puis divorcés, et des étudiantes courageuses et délurées, qui servent dans des bars et qui couchent avec leurs professeurs. Mais Susan, qui fut pendant vingt ans l’épouse de Dwayne, ne l’avait-elle pas trompé avec un de ses collègues? "C’est un point très important du roman américain, l’adultère. C’est même une obsession du roman américain, que le mari ou la femme, même après le divorce, ait une histoire avec quelqu’un d’autre, et si possible alors avec la personne que l’autre déteste le plus." Sa détestation du professeur Alex Dennis va entraîner le jaloux et malheureux Dwayne dans une suite de mésaventures, comment dire? Ah, oui.. très… américaines. Les thèmes, en vrac : l’alcool, le poker, la pornographie, la nature sauvage, avec les ours qui fouillent dans les poubelles, Detroit, la ville de l’automobile, un agent du FBI, un trafic, l’irruption de la politique ou de la guerre - en l’occurrence, l’invasion de l’Irak - dans le destin de simples Américains, des hommes de main, une agression à coups de crosse de hockey sur glace, des motels, des motards, des routes, longues et droites… Et on se doute bien que, comme dans les romans américains, comme dans toute bonne littérature universelle, ça va mal tourner… Enfin, non, enfin, si, ça dépend…
Vous aimez Jim Sullivan? Au fond, ce qu’a réussi à construire Tanguy Viel, c’est un "UFO-ovni" : un roman vraiment américain avec, au second degré, comme une voix off, les commentaires professionnels, malicieux et amusés d’un lecteur et romancier français.

Philippe Lançon, Libération, 7 mars 2013

Comment devenir romancier américain quand on est romancier français ? Ce complexe provincial est le ressort critique et ironique de la Disparition de Jim Sullivan. Ceci n’est pas tout à fait un roman, même si c’en est aussi un, mais le making of du roman, son atelier d’écriture à la lumière de la question. Celui qui écrit a remarqué qu’il y a beaucoup de romans américains dans sa bibliothèque et qu’il est bien difficile d’en écrire un si l’on campe son héros «au pied de la cathédrale de Chartres». Proust l’a fait, c’était il y a longtemps. Désormais, «les Américains ont un avantage troublant sur nous : même quand ils placent l’action dans le Kentucky, au milieu des élevages de poulets et des champs de maïs, ils parviennent à faire un roman international». L’action de la Disparition de Jim Sullivan débutera donc près de Detroit.
Tout en élaborant son histoire et en la contant, l’auteur-narrateur inventorie les recettes indispensables à la réussite du roman américain exporté. Il y en a une quinzaine. Par exemple, le personnage principal doit être divorcé et la vie de chacun doit croiser de grands événements - en l’occurrence, deux, l’assassinat de Kennedy dans son enfance, la guerre d’Irak au printemps 2003 : «C’est une chose dont on ne peut se passer en Amérique, la présence d’événements qui ont lieu en vrai comme la destruction des tours ou la crise financière ou l’intervention en Irak. Ce sont des choses qui doivent faire comme une onde de choc sur les personnages.» L’auteur-narrateur a également noté l’importance de l’adultère, du «sens aiguisé du détail» dont on se contrefout, des lignes narratives qui s’entremêlent et s’éclairent (ou s’obscurcissent), des fiches pour tout savoir sur ses personnages, des remarques acides entre collègues dans les campus novel, des flash-backs, «y compris des flash-backs qui ne servent à rien, quand souvent il y a des pages entières sur la mère du héros ou le père du héros mort depuis longtemps, au point qu’on en arrive à oublier qu’on est dans le passé, et qu’alors, quand on revient au présent, on a l’impression que c’est le contraire, que c’est le personnage principal qui ne sert plus à rien». Lire à quel point il est soumis à certaines formes de récit est un plaisir que le lecteur de Tanguy Viel ne peut pas se refuser.
Cuisines. Mais un bon livre ne se limitant pas à un discours ni à un détournement de genre, celui-ci finit par devenir l’histoire qu’il analyse. On l’a vue naître dans les cuisines, on la suit en salle, malgré elle et malgré soi, parce qu’il est toujours agréable, comme devant un film de Tarantino, de vibrer par l’aventure que la forme démystifie, de la vivre au second et au premier degré, avec la familiarité mutine et distanciée propre à Echenoz, en éprouvant le délicat plaisir d’être à la fois intelligent et candide, sensible et ironique, dominant et manipulé, simultanément atteint par les démons romanesques de midi et de Minuit : comment croire et faire croire à l’histoire en laquelle on ne croit pas.
Cette histoire est celle d’un professeur obscur à l’université d’Ann Arbor (Michigan), Dwayne Koster, spécialiste de Melville, envieux du collègue célèbre et spécialiste de la Beat Generation qui est l’amant de sa femme, laquelle lui demande de dégager parce qu’il a une «affaire» avec l’une de ses élèves, laquelle, quand elle n’étudie pas Faulkner, joue dans des films porno,ce que le pauvre Dwayne ignorait. Après une volontairement peu vraisemblable histoire de trafic d’antiquités irakiennes, il finit sa vie seul, dans le désert du Nouveau-Mexique, sur les pas du fantôme de Jim Sullivan, un chanteur folk qui disparut effectivement là-bas, en 1975, dans des conditions jamais élucidées. C’est peut-être en écoutant U.F.O, une douce ballade de ce musicien, que Tanguy Viel a décidé d’écrire son livre. Ou en regardant Zabriskie Point, de Michelangelo Antonioni, qui se demandait comment réaliser un film américain quand on est metteur en scène italien. Ou en regardant n’importe quel road-movie des années 70. Ou en lisant un roman de Philip Roth. Dwayne et sa jeune maîtresse se demandent d’ailleurs s’ils en vivent un. Mais, comme elle n’aime pas Philip Roth, elle trouve que non.
Humeur. La Disparition de Jim Sullivan peut rejoindre sur les étagères le rayon roman américain, le rayon roman français, le rayon critique littéraire, ou passer de l’un à l’autre suivant les pages et son humeur. Accessoirement et sans le dire, Tanguy Viel montre comment la Vérité sur l’affaire Harry Quebert, best-seller à l’américaine de Joël Dicker publié cet automne aux éditions de Fallois, joint tant de succès à tant de stupidité.

Norbert Czarny, La Quinzaine littéraire, 16 mars 2013

Le roman américain

Au début, c'est un phrasé, une musique de la langue. C'est la phrase à l'américaine, plus parlée qu'écrite avec ses jeux de reprises, ses effets d'insistance sur un nom commun ou propre. Et pour peu qu'on ait la mémoire du cinéma, on entend un accent texan ou du Middle West, on entend la voix off sur quoi s'ouvrent bien des films des frères Coen. The Big Lebowski, par exemple. On est dans un roman américain, du moins une sorte de.

Sauf que l'auteur du roman américain est un écrivain français, dont la plupart des romans se déroulaient en France, comme c'est le cas de l'auteur, Tanguy Viel. Après Paris-Brest, roman familial qui mettait en scène une famille explosive ou explosée, le romancier propose une mise en abyme avec un narrateur qui, lassé de la France, se propose d'écrire un roman mondial (et d'abord américain). De ce roman qui pourrait s'intituler La Disparition de Jim Sullivan, nous aurons l'architecture, les personnages, l'intrigue, des pistes plus ou moins vraies. Il est en effet probable que le narrateur, à l'instar d'un certain Hitchcock, fasse de Jim Sullivan un MacGuffin, une de ces fausses pistes qu'aimait l'auteur de La Mort aux trousses.

A ceci près que Jim Sullivan a existé. Chanteur sans grand succès des années 1970, il a disparu un jour sans qu'on sache s'il était mort, caché, ou enlevé par des ovnis (certaines croyances sont tenaces, outre-Atlantique) après son album « UFO ». Et c'est dans le désert que disparaît aussi Dwayne Koster, héros de ce roman qui aurait pu exister, ou plutôt que le lecteur pourrait écrire en prenant appui sur le matériau donné par le narrateur.

C'est donc une forme de lassitude qui amène ce romancier français à écrire un roman américain. Il a envie d'espace et celui qui entoure la cathédrale de Chartres, pour ne prendre qu'un exemple, ne suffit pas. Une certaine envie aussi : même si la France est un pays de chasse et de pêche, il semble que seul le Montana dépayse assez les lecteurs en quête d'émotions et de découvertes. Écrire un roman américain, c'est donc jouer, pour commencer, avec tous les clichés du genre. Il faut un arrière-plan et la guerre en Irak peut en offrir un ; il faut des personnages typés, et un professeur d'université qui connaît une grosse crise à la cinquantaine fournit un excellent modèle (surtout s'il a été vétéran du Vietnam et en a gardé des séquelles), il faut une Daisy ou une Milly travaillant comme serveuse dans un bar, pour se payer ses études, et l'adultère est une donnée indispensable, surtout si celui qui devient l'amant est le pire ennemi, sur le campus, du héros. Ce qui ne fera pas pour autant de ce roman américain un roman de campus. Lesté d'un certain nombre d'images toutes faites, le roman exige ses scènes. Le narrateur a une idée d'entrée en matière. Ce sera une scène à l'intérieur de la Dodge Coronet 1969 qui devient le véritable domicile de Dwayne, l'universitaire mis à la porte par son épouse après qu'elle a appris sa liaison avec la jeune et séduisante Milly. Mais d'autres scènes peuvent ouvrir le roman. Ainsi un repas de famille, transposition américaine de ce que proposait l'auteur d'Insoupçonnable, son avant-dernier roman français, puisque un buffet de mariage en bord de mer permettait de camper ses personnages.

D'autres scènes s'imposent ou sont à éviter, que le narrateur esquisse ou retire de son plan. Ainsi, plutôt que de raconter dans un flash-back l'histoire des Koster ou celle de Lee Matthews, il fait des fiches ; elles lui permettent de savoir comment ils se comportent ou pourquoi leur sort, comme celui du roman, est scellé. Koster est un personnage de Viel. Il est né dans le sud des Etats-Unis mais a sa place dans la galerie des rêveurs et ratés que constitue l'auteur depuis les débuts, et L'Absolue Perfection du crime, en particulier. Il est fait pour échouer et sa disparition dans le paysage désertique est ce qui pouvait lui arriver de meilleur après ce qu'il a fait en se servant d'une crosse de hockey. Nous n'en dirons pas plus.

La Disparition de Jim Sullivan est en effet un roman à suspense. En tant que roman américain, ç'aurait pu être « une véritable fresque qui nous entraîne dans les méandres de l'humanité », mais son auteur ne l'a pas voulu. Il est prêt à certaines concessions, mais pas à celles de la quatrième de couverture avec ses formules ou adjectifs hyperboliques. C'est pourquoi cette fresque de cent soixante pages que nous lisons, et qui aurait pu en compter cinq cents, ne raconte pas les débuts d'un « gars du parti démocrate » dans l'Illinois, en 2003 : « Je n'ai pas trop insisté là-dessus dans mon roman, parce que je ne voulais pas faire un thriller politique avec des histoires compliquées qui mêlent des personnes existantes et des personnages de fiction, comme font souvent, c'est vrai, les écrivains américains. Après tout, même si j'ai regardé vers l'Amérique tout le temps de mon travail, je suis quand même resté un écrivain français. »

Un écrivain virtuose qui se sert des temps comme d'une boîte de vitesses, selon la métaphore employée par Jean Echenoz. La jubilation qui naît de ce roman, le sourire qui ne nous quitte jamais tient entre autres à ce qu'on se laisse mener par un narrateur qui joue avec le conditionnel, le futur ou le passé comme lorsqu'on apprend le sort réservé par deux tueurs à gages à Alex Dennis, le pire ennemi de Koster : « Mais c'est sûr aussi que depuis ce soir-là, s'il y a des verbes qu'il faut mettre à l'imparfait, ce sont ceux qui concernent son envie de séduire. » Des ellipses feront deviner. Ou bien des fins de chapitre qui ménagent le suspense, comme il convient dans toute fiction américaine, qu'elle soit écrite ou filmée. L'art de Tanguy Viel repose sur sa passion du cinéma. Le vidéoclub dans lequel travaille Koster est sans doute l'une des bibliothèques du romancier, comme elle a été celle d'un Quentin Tarentino. On pourrait s'amuser, lisant ce roman, à chercher les séquences de film qui ont inspiré ou irrigué Tanguy Viel. Cinématographique jusque dans le développement de la phrase. Elle tourne, elle ressasse, elle emprunte à l'oral, elle joue du retardement, laissant exploser le mot final, celui qu'on attendait avec l'impatience de l'enfant qui écoute un conteur, à la fois inquiet et joyeux. Ce d'autant qu'un « je » qui écrit, voit, insiste sur des détails — « parce qu'on n'écrit pas un roman américain sans un sens aiguisé du détail » —, transforme parfois ce roman en jeu de cache-cache entre l'auteur et son lecteur.

La Disparition de Jim Sullivan est aussi un hommage au roman, comme genre vivant. Certaines pages empruntent au documentaire, évoquant Détroit dans la crise économique ou les aspects méconnus de la guerre d'Irak, avec ses trafics d'antiquités volées ; d'autres sont comme une théorie en action, toujours concrète, du roman. Pourquoi placer telle scène ici, pourquoi éliminer telle autre, que faire d'un personnage trop envahissant, comment pratiquer le flash-back sans effacer l'essentiel, l'intrigue sur laquelle repose le roman ? On pourrait prendre ce roman comme un meccano, et le monter, le démonter, le remonter. On pense à Cortázar, à Calvino — il y a pire comme références. Tous deux appartenaient à cette tradition du roman comme jeu, héritée d'un Diderot ou d'un Sterne, deux autres noms qui ne doivent pas écraser celui de Tanguy Viel : il a du répondant et ce roman qu'on lit et relit le prouve ô combien !

Sabine Audrerie, La Croix, jeudi 21 mars 2013

Une vraie idée de l’Amérique

Il est très touchant, le romancier narrateur de La Disparition de Jim Sullivan, épris d’Amérique, empli d’espoir. Et pas sans talent, d’autant que Tanguy Viel lui prête sa plume, jouant finement du discours direct libre comme de la parodie à l’intérieur de ce texte à plusieurs épaisseurs. Il évoque la conception de son nouveau roman: cette fois, il va mettre toutes les chances de son côté pour remporter l’adhésion d’un public. Car lui-même le constate : sa bibliothèque s’est au fil des années remplie de romans américains, les français leur cédant peu à peu la place. Il en est sûr: la littérature a «besoin d’air», de nouveaux horizons. «En France, il faut bien le dire, on a cet inconvénient d’avoir des cathédrales à peu près dans toutes les villes, avec des rues pavées autour qui détruisent la dimension internationale des lieux et empêchent de s’élever à une vision mondiale de l’humanité.» 
On l’aura compris, c’est avec un humour décapant que Tanguy Viel s’attaque à son sujet. Son romancier déroule l’histoire de Dwayne Koster, né en Floride, exilé à Detroit («une sorte de Pompéi moderne, dont la lave ne proviendrait pas d’une roche incandescente, plutôt des crédits et des dettes»). Professeur de littérature à l’université, il vient de divorcer de Susan, voit son destin dériver en eau trouble, et peut-être bientôt flirter avec celui, mystérieux, du célèbre chanteur Jim Sullivan, disparu quarante ans plus tôt dans le désert du Nouveau-Mexique.
Notre narrateur a certainement vu beaucoup de films et de séries, des Noces rebelles à Desperate Housewives. À lui la «vraie idée de l’Amérique». Il enchaîne situations et détails, souvenirs de vétérans du Vietnam– bientôt d’Irak– et highways à perte de vue; dissémine des mugs de café et des beignets; donne du 11 septembre 2001 et du 22 novembre 1963. Son héros se rêve dans une histoire de Jim Harrison ou de Philip Roth, sa petite amie dans du Laura Kasischke. Pourtant, les clichés restent finement pesés, et le roman glisse très habilement, suspense maintenu.
Livre après livre, dynamitant des codes, Tanguy Viel confirme un goût du jeu et de la gigogne narrative. La Disparition de Jim Sullivan entretient d’ailleurs un lointain cousinage avec Cinéma (Minuit, 1999), où le narrateur décrivait les moindres détails du film Le Limier, de Mankiewicz. Tanguy Viel s’amuse et subvertit, s’invitant dans le sillage d’ironie tracé par d’autres aux Éditions de Minuit– on pense aux premiers Patrick Deville, aux explorations de genres d’Echenoz.
A-t-il voulu en creux donner une réponse malicieuse aux débats lancés en 2007 par les tenants d’une «littérature-monde», qui déploraient que le monde soit «le grand absent de la littérature française»? Ou bien une réponse, bien que le calendrier fasse tomber l’hypothèse, au succès du «roman américain» du Suisse Joël Dicker, La Vérité sur l’affaire Harry Quebert, paru à l’automne? Ou encore une réplique aux poncifs régulièrement énoncés par les Cassandre de la littérature contemporaine? Mais peut-être nulle intention de ce type dans la démarche littéraire présente, sinon celle d’un romancier qui, avec d’autres de ses pairs, montre que notre littérature est en réalité bien vivante. Et, quels que soient les sujets dont elle s’empare, bien française.
 

Jean-Claude Lebrun, L’Humanité, jeudi 21 mars 2013

Tanguy Viel Made in France

Il ne faut pas s’y tromper : malgré les apparences, Tanguy Viel n’a pas écrit un roman américain, mais une fiction typiquement « made in France ». Toute de références, de clins d’œil et d’ironie. Avec pour décor en trompe-l’œil les États-Unis, leur littérature et ses poncifs. Puisque nous voici au pays des « romans internationaux », là où « jamais (…) le personnage principal n’habiterait au pied de la cathédrale de Chartres ». Petit signe à l’adresse de Christian Oster, arpenteur ici d’espaces minuscules. Il est en effet de notoriété publique que les auteurs américains voient plus grand, plus large et plus vaste. Qu’ils savent « expliquer les distances », faire surgir la nature en Cinémascope, faire entrer l’actualité récente avec un sens aiguisé du détail… En un mot, qu’ils produisent une littérature vivifiante et tonique face à nos livres chétifs et étiques.
De tout cela surgit un véritable petit joyau littéraire. Assurément le livre le plus enlevé de Tanguy Viel, formidable exercice d’écriture et de lecture critique. Se déployant sur deux niveaux à parts égales : la tenue d’une fiction « américaine », à laquelle ne manque aucun des accessoires convenus de l’appareillage narratif ; un travail systématique de distanciation qui en exhibe les tics et les habitudes paresseuses. Voici donc à Detroit, « ville remplie d’asphalte et de métal rouillé », « sorte de Pompéi moderne », Dwayne Koster, cinquante ans, professeur d’université spécialiste de littérature américaine, évidemment divorcé, tombé auparavant sous le charme de Milly Hartway, dix-huit ans, étudiante assidue, fan de Kerouac et William Burroughs, mais connaissant évidemment son Faulkner sur le bout des doigts, barmaid à ses heures, et même un peu plus. Et Susan Fraser, l’ex-épouse, évidemment séduite par Alex Dennis, le fringant jeune concurrent du département de littérature américaine (« C’est un point très important du roman américain, l’adultère »). On y ajoutera un tenancier de vidéoclub filmant du porno, un trafiquant d’art écoulant des tablettes de la plus ancienne écriture, pillées à Bagdad lors de l’invasion, et la distribution sera au complet. Sans oublier naturellement le must en matière de roman américain : l’accompagnement musical, de préférence émanant d’une figure sulfureuse ou énigmatique de la beat generation. Jim Sullivan, mystérieusement disparu en 1975 dans le désert de Californie, fera l’affaire. L’action peut démarrer, avec Dwayne Koster au volant d’une Dodge des années 1960, nuitamment stationnée non loin d’un immeuble dont il épie une fenêtre éclairée.
Le récit fulgure alors dans tous les sens, road movie et voyage dans le « temps américain » : Vietnam, Irak, 11 septembre 2001… Tout y passe. De la même façon que les ambiances déprimantes, les bassesses cachées des coquets campus, les motels sinistres le long des interminables highways, les bars et leurs parkings douteux. Et l’inévitable hôpital psychiatrique pour les victimes de « syndrome de guerre post-traumatique ». Pour y succomber, il n’avait fallu à Dwayne Koster que quelques semaines dans un… camp d’entraînement sur le sol natal. L’ironie donne au roman sa couleur de fond. Jusqu’à son terme, où le héros lentement se fond dans l’horizon d’un désert. L’on se dit alors qu’un tel roman français n’a strictement rien à envier à son homologue américain, parce qu’il y ajoute la distance qui redouble le plaisir et fouaille la réflexion. Tanguy Viel ou l’art d’accommoder les poncifs à la grande sauce littéraire.

Yann Moix, Le Figaro, jeudi 4 avril 2013

La Minuit américaine

Je suis un aficionado des Éditions de Minuit. J'aime (presque) tout ce qui y est publié. On se méprend, très souvent, sur la prétendue austérité de leurs publications. Les «auteurs Minuit», si distincts les uns des autres (ils ne forment pas plus école aujourd'hui qu'hier) ont ceci toutefois en commun : qu'ils font de la recherche romanesque fondamentale, d'une part ; et que, d'autre part, ils pratiquent un humour pince-sans-rire d'une grande profondeur et d'une redoutable efficacité. Les auteurs Minuit prennent très au sérieux leur absolu manque de sérieux. Ils touchent du doigt quelque chose de fondamental : la littérature n'est mythifiable que lorsqu'elle est mystifiable. Elle n'est sacrée que lorsqu'on la maltraite. La littérature est un jouet – à ne pas mettre entre toutes les mains. Il y a une perfection de l’humour Minuit : cette distanciation, ce douzième degré, cette élégance dans le délire, ce refroidissement de la folie. Ce fut le cas avec Pinget, cet oublié génie, et cela perdure avec des gens comme Christian Gailly, Christian Oster (récemment passé à l’ennemi), Éric Chevillard, Éric Laurrent, Caroline Lamarche et, bien sûr, Tanguy Viel. Tanguy Viel qui revient aujourd’hui avec La Disparition de Jim Sullivan, borgésien roman dont le sujet est le roman qui s’écrit, ou plutôt : qui voudrait s’écrire. Ce roman français rêve, en direct, d’être ce que par essence il ne peut être : un roman américain. Tanguy Viel, en même temps qu’il déroule dans les règles une intrigue impeccable et serrée, propose la recette des grands romans américains. Ce roman se regarde écrire à l’américaine, et c’est vertigineux, et c’est surtout (donc) extrêmement drôle. Drôle et fin. « Je ne dis pas que touts les romans internationaux sont des romans américains. Je dis seulement que jamais dans un roman international, le personnage principal n’habiterait au pied de la cathédrale de Chartres. Je ne dis pas non plus que j’ai pensé placer un personnage dans la ville de Chartres mais en France, il faut bien dire, on a cet inconvénient d’avoir des cathédrales à peu près dans toutes les villes, avec des rues pavées autour qui détruisent la dimension internationale des lieux et empêchent de s’élever à une vision mondiale de l’humanité. » Rien n’est plus vrai, bien sûr – et rien n’est plus faux. C’est la mort de la littérature qui est dépeinte ici, ou du moins des écrivains capables, chez nous, de s’élever vers l’universel à partir de leurs régionaux vécus. Si le roman américain se porte si bien, c’est peut-être aussi parce que l’humanité se porte si mal. Si le Faulkner français existait, il serait universel ; et là, il s’agit de marquer la différence entre ce qui est universel et ce qui est mondial. Les écrivains américains sont souvent mondiaux ; les écrivains français sont parfois universels. Rien n’est plus français que le roman américain de Viel, qui décortique la mécanique romanesque d’outre-Atlantique comme jadis on décortiquait le cerveau d’Einstein pour en découvrir le fonctionnement, pour en surprendre le génie. Exercice assez vain : l’intelligence habite ailleurs, et la littérature aussi. Viel le sait, qui tue plus qu’il ne révère, qui assassine plus qu’il ne loue. Surtout, suivant la recette à la virgule près, il montre à quel point il réussit parfaitement son plat. Et si le roman français était un roman américain au carré ? Et si la littérature française était une métalittérature américaine ?

Vidéo réalisée par la librairie Mollat

 




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