« Double »


Tanguy Viel

Cinéma

suivi de Hitchcock, par exemple


2018
160 pages
ISBN : 9782707344397
7.50 €
* Première publication aux Editions de Minuit en 1999


Celui qui se présente ici comme narrateur en est donc réduit à parler d’un film, d’un seul film, du même film qu’il a vu des dizaines et des dizaines de fois. Toute remarque, tout commentaire, il les a notés, consignés dans un cahier, jour après jour. Son existence est minée par le film. Ses goûts et ses jugements, il les doit au film. Ses amis comme ses ennemis, il les doit à l’opinion qu’ils se sont faite sur le film. À vrai dire, sa vie ne tient qu’à un film.

Hitchcock, par exemple

Ce court texte était paru en 2010 aux Editions Naïve.

« Ce texte a été écrit environ dix années après Cinéma. Je crois qu’on peut considérer que le narrateur des deux textes est le même, ce dernier ayant seulement, au fil du temps, quitté sa monomanie d’un film pour une cinéphilie plus large, mais tout aussi obsessionnelle. »

Tanguy Viel

 Évidemment, Cinéma est un roman, et l’on se doute qu’il ne s’agit pas de parler d’un film, de discourir sur un film. Il s’agirait plutôt d’une tentative renversée d’adaptation, au sens où ce mot est employé lorsqu’un cinéaste s’empare d’un livre, un livre qui le hanterait au point qu’il lui faille aussi en finir avec cette fascination, s’en débarrasser en tâchant d’en percer le mystère. En finir, en somme, à la manière du limier attaché aux basques de l’assassin, avec ce rapport d’admiration-répulsion que les meilleurs détectives de la littérature policière entretiennent toujours avec l’homme qu’ils chassent pour le rabattre vers le lecteur jusqu’à l’hallali final.

Bertrand Leclair, Les Inrockuptibles 

ISBN
PDF : 9782707344410
ePub : 9782707344403

Prix : 7.49 €

En savoir plus

Bertand Leclair, Les Inrockuptibles, 24 au 30 mars 1999

Le double jeu du limier

Pour son second roman, Tanguy Viel joue au bernard-l'ermite chez Mankiewicz. Son impressionnante virtuosité fait oublier le côté exercice de style et recueille l'adhésion.

Par habitude, on dira d'un limier qu'il est fin. Etymologiquement, limier veut pourtant dire "chien tenu en laisse", le chien étant celui qui va rabattre le cerf vers son maître. Ce mot de limier est encore la clé du second roman de Tanguy Viel, et c'en est aussi le grand absent, le spectre puisqu'il n'est pas prononcé une seule fois alors que l'ensemble du livre en est hanté. Cinéma est en effet tout entier dévolu au Limier, le dernier film, très théâtral, réalisé par Joseph Mankiewicz, en 1972, un an précisément avant la naissance de Tanguy Viel. Le narrateur de Cinéma, qui raconte Le Limier en tout sens, qui le désosse, le déconstruit avec l'appétit dévastateur d'un amour boulimique (je dévore puis je rends), ne cite jamais que son titre original, Sleuth, et encore ne le fait-il que tard dans le livre, de même qu'il ne rend à Mankiewicz ce qui lui revient qu'au dernier tiers du roman.
Evidemment, Cinéma est un roman, et l'on se doute qu'il ne s'agit pas de parler d'un film, de discourir sur un film. Il s'agirait plutôt d'une tentative renversée d'adaptation, au sens où ce mot est employé lorsqu'un cinéaste s'empare d'un livre, un livre qui le hanterait au point qu'il lui faille aussi en finir avec cette fascination, s'en débarasser en tâchant d'en percer le mystère. En finir, en somme, à la manière du limier attaché aux basques de l'assassin, avec ce rapport d'admiration-répulsion que les meilleurs détectives de la littérature policière entretiennent toujours avec l'homme qu'ils chassent pour le rabattre vers le lecteur jusqu'à l'hallali final, à l'issue duquel eux-mêmes s'en iront mourir dans les niches poussiéreuses de la bibliothèque.
Le narrateur de Cinéma est prisonnier, esclave, de sa fascination pour Sleuth. "Suspendu à un film", il l'est au point, non seulement de le revoir sans cesse, mais aussi de sélectionner ses amis en fonction de la capacité de chacun à toucher ou non cet essentiel du film qu'il pourchasse dans la forêt des images sans réellement parvenir à le saisir, cet essentiel du film autour duquel il ne cesse de tourner, ce point aveugle et fuyant où bat le cœur de sa fascination. "Moi-même je n'ai pas de vie à côté du film, dit-il, je suis un homme mort sans Sleuth", d'où cette très belle idée, dans le rapport à la comédie de la mort qui est le véritable sujet du livre, que revenir toujours à ce même film, ce serait "le confronter avec mon monde à moi, mon réel à moi qui change tout le temps, pour tester la résistance du film à mon mental".
Prisonnier des images, de cette scène centrale où le personnage principal se découvre subitement, fini de rire, "rien d'autre qu'un homme déguisé en clown sur le point de mourir", le narrateur ne cesse d'en revenir à la magie du "double principe de négation" (moins par moins égale plus) qu'il voit à l'œuvre dans le film de Mankiewicz jusqu'en son retournement central (ce moment où le chasseur devient le chassé, et le mort le vivant) : si la représentation du réel (le réalisme) est vouée à rester de la représentation, par contre, la représentation de la représentation (moins par moins...) pourrait bien faire surgir du réel (... égale plus). Au comble absurde et ironique du raisonnement postmoderne ?
C'est un drôle d'objet, donc, intéressant en diable, que Cinéma, quand bien même la virtuosité de Viel, sa belle capacité à élever des phrases aériennes sur un rien pour y vriller l'émotion dans le rire, parfois ne suffit plus à persuader le lecteur que son second roman n'est pas d'abord un exercice de style. Un exercice de style auquel manque la chair qui faisait du Black note l'un des plus remarquables premiers romans qu'on ait lus l'an dernier, mais un exercice de style suffisamment impressionnant pour se suffire à lui-même, et emporter le lecteur dans le tourbillon des mots, cette course contre la mort.





 




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