
© Jean-Luc Bertini/Opale |
| Eric Chevillard
est né en 1964 à La Roche-sur-Yon.
Nous signalons le
site, réalisé par Even Doualin, consacré à l’œuvre
d’Eric Chevillard.
Il a fait paraître aux Editions de Minuit :
Mourir menrhume
1987, 120 p., 7,47 €
Le démarcheur
1989, 128 p., 7,47 €
Palafox
1990, 192 p., 11,43 €
Le caoutchouc, décidément
1992, 128 p., 9,91 €
La nébuleuse du crabe
1993, 128 p., 13,50 €
Prix Fénéon 1993
Préhistoire
1994, 176 p., 11,89 €
Un fantôme
1995, 160 p., 11,89 €
Au plafond
1997, 160 p., 11,89 €
Luvre
posthume de Thomas Pilaster
1999, 192 p., 13,50 €
Les absences
du capitaine Cook
2001, 256 p., 15,09 €
Du hérisson
2002, 256 p., 15 €
Le vaillant
petit tailleur
2003, 256 p., 15 €
Palafox
Collection "Double", 2003, Volume triple,
6,70 €
Oreille rouge
2005, 160 p., 14 €
Démolir Nisard
2006, 176 p., 14 €
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Présentation
Pour se connaître enfin soi-même,
il n'est pas de meilleur moyen que de connaître bien son ennemi.
Ordinairement, celui-ci ne fait pas mystère de sa personne :
on ne voit et on n'entend que lui partout. Mais le narrateur de ce
livre va devoir s'employer à débusquer le sien,
mort en 1888 et oublié presque aussitôt. Désiré Nisard,
critique littéraire académique et compassé,
sermonneur versatile, n'en a pour autant pas fini de nuire. Il a
pesé de tout son poids sur la trame légère des
jours comptés à l'humanité. Il a contribué au
malheur de celle-ci, aujourd'hui encore accru par les fatales conséquences
de ses moindres opinions et petits gestes mesquins. Tout cela appelle
une juste vengeance. Désiré Nisard doit disparaître.
L'idéal serait qu'il n'ait jamais vécu. La plus infime
trace de son existence sera effacée. Ce livre entend lui régler
son compte une bonne fois.
Presse
Démolir Nisard ? Voilà un programme contenant
bien de la brutalité et de la négativité, diront
les âmes sensibles. Chouette, se diront les autres, qui connaissent
peut-être l’ironie de l’auteur, et qui tireront
de leur lecture un effet euphorisant peu commun. Le quatorzième
roman d’Éric Chevillard est un bain de jouvence, une
délectation.
Qui s’agit-il de « démolir » ?
Nisard, Jean Marie Napoléon Désiré Nisard, né en
1806, homme politique, écrivain, critique littéraire,
mort en 1888, sitôt oublié. Pourquoi, dans ces conditions,
s’en prendre à lui ? C’est qu’aux yeux
du narrateur, ce Nisard académique existe encore, son fantôme
maléfique hante toujours notre monde, son pouvoir de nuisance
n’a jamais cessé.
On serait, en effet, très tenté de le croire, si l’on
veut bien considérer cet individu comme emblématique.
Voilà un personnage dont la carrière politique n’est
faite que de palinodies et de retournements de veste. Monarchiste
pour commencer, républicain quand il l’a fallu, bonapartiste à l’avènement
de Napoléon III, sous le règne duquel Nisard obtient
hautes fonctions et distinctions. Son vrai parti fut celui de l’opportunisme
et de la soumission aux pouvoirs. Un jour, il s’attira l’antipathie
de ses jeunes auditeurs pour avoir déclaré, au pupitre
de l’Université, qu’il existait deux morales :
celle d’en bas, qui se devait d’être impitoyable,
celle d’en haut, qui admettait quelques licences… Son
point de vue sur la littérature de son temps ne le sauve pas.
Selon lui, rien n’a été écrit depuis le
XVIIe siècle. Le credo du déclin permanent depuis deux
siècles. Un bonheur.
On se dit qu’effectivement, Nisard est très actuel.
Ne citons pas les noms de nos Nisard, qui reçoivent prébendes,
jugent fichue la littérature française : on mourrait
d’ennui tant la liste serait longue. Démolir Nisard,
oui, quel programme enthousiasmant ! On est de tout cœur
avec Éric Chevillard. Et celui-ci y va sans compter : « Le
gaver de cailloux. Planter dans son œil un clou. Effranger
la peau de ses chevilles. Polir sur son crâne les six faces
du pavé. Lui promettre et ne pas tenir. Le pousser de l’avion.
Désherber son golf. Le vendre pour sa fourrure à un
taxidermiste aveugle. Couler sa barque. Saigner dans son lait. Rire
de ses deuils. Farcir de grelots sa panse… » Etc.
Dans son exercice de détestation, Éric Chevillard fait
preuve d’une fantaisie d’inspiration qui n’a d’égale
que la rigueur inventive de sa syntaxe. Il cogne sec et comiquement :
on pense à Thomas Bernhard interprété par Mel
Brooks. Le titre du seul texte de fiction signé par Nisard – Le
Convoi de la laitière – donne lieu à une
fine analyse marxisto-lacanienne… Bref, ça fait feu
de tout bois.
Quand, tout de même, un doute vient. À force de voir
Nisard partout – jusque dans des dépêches d’agences
de presse, où son nom remplace celui de Bush ou du baron Seillière :
l’horreur absolue ! – et de ne pas se départir
d’une colère démesurée toujours plus obsédante,
délirante, le narrateur ne serait-il pas en train de perdre
la raison ? C’est là, précisément,
que Démolir Nisard réhausse son ambition.
S’il ne s’était agi que d’un brûlot
romanesque, s’attaquant aux esprits paillassons et réactionnaires,
l’ouvrage eût été goûteux mais d’une
visée raisonnable. Au contraire, avec ce Nisard indestructible
et omniprésent, le narrateur finit par prendre conscience
qu’un livre sans Nisard, qu’un monde sans Nisard – l’autre
mot qui désigne le mal – sont impossibles à concevoir.
Il en tire toutes les conséquences.
Dès lors, le roman prend une dimension infiniment sérieuse
et, d’un premier abord, inquiétante. Cette impossibilité de
renvoyer le monstre au-delà de l’horizon invite à cette
position existentielle : s’il est irréductiblement
présent partout, le monstre est aussi en moi. Autrement dit,
l’inhumain Nisard serait donc dans l’humain Chevillard
(tiens, tiens, la rime…). Point de relativisme ici, mais une éthique
de la responsabilité. Dans Démolir Nisard,
elle est simplement un peu plus rigolote qu’ailleurs.
Christophe Kantcheff, Politis, jeudi 14 septembre 2006
Autant le dire tout de suite : le quatorzième roman d’Éric
Chevillard se présente comme la réponse la plus cinglante,
la plus inattendue, la plus complète et la plus drôle
aux prophètes du déclin littéraire français.
Ceux-là mêmes qui ont repris à leur compte l’entreprise
du « fossoyeur » Désiré Nisard.
Né en 1806 en Côte-d’Or, dans la petite ville
de Châtillon-sur-Seine qui – simple hasard ou manifestation
d’un climat ? – se fera plus tard connaître
par la richesse de ses sites archéologiques, ce critique très
en vue, directeur de l’École normale supérieure
et doyen de l’Académie française, se distingua
en effet par une vipérine détestation de la littérature
de son temps, illustration pour lui d’un irrémissible
déclin dont il faisait remonter l’origine à la
fin du… XVIIe siècle.
Éric Chevillard précise ici une réflexion qui s’est
affirmée au fil de ses livres. Sur la liberté de création
face au poids de l’héritage. Sur le droit à l’imaginaire
face à la sacralisation des textes. Sur le devoir d’excès
face à la norme linguistique. Comment faire œuvre littéraire
quand prédomine encore une dévastatrice idéologie passéiste,
y compris sous quelques astucieux habillages « modernes » ? À cette
question, l’écrivain répond de façon concrète,
par l’écriture. Faisant de Nisard la figure allégorique
de toutes les conventions, de tous les renoncements, de toutes les tricheries,
de tous les opportunismes. Allant jusqu’à identifier sa présence
dans de pitoyables faits divers pour romans à quatre sous, le débusquant
partout où triomphe le convenu et le prosaïque, flairant son passage
quand se trament des accommodements sans gloire. On le voit ainsi buter à chaque
instant sur le vieux donneur de leçons, en tous lieux reconnaître
son héritage, tout ensemble prudhommesque et atrabilaire. Littéralement
réactionnaire. On n’a guère de peine à suivre son
regard. Il lui invente une foule d’avatars contemporains, imagine avec
eux de furieuses empoignades dans des scènes délirantes. Et cite
par extraits, tout du long, l’article au vitriol qu’un autre Bourguignon,
Pierre Larousse, consacra à la sommité châtillonnaise dans
son Dictionnaire universel. Il termine par le prétendu hommage que lui
rendit, à sa mort en avril 1888, Charles Bigot, ancien élève
de Normale sup, lui-même grand spécialiste des éreintages :
en fait une mise au tombeau d’une fielleuse férocité. Être
ou devenir Nisard, hier ou aujourd’hui, ne serait-ce pas l’apparition
d’un « premier signe de la vieillesse » ?
Il se trouve que Nisard, en parfait pionnier d’une critique
obsédée par le passage à l’acte, se crut
autorisé à commettre un jour un récit, Le
Convoi de la laitière. Un texte qu’il parut ensuite
s’attacher à vouloir dissimuler, le titre laissant légitimement
penser à quelque polissonnerie. Quand Éric Chevillard
le retrouva, caché dans la touffeur d’une revue, il
découvrit une oeuvrette sidérante de platitude et de
moralisme pontifiant. Celui qui donnait des leçons de grandeur
littéraire aux écrivains de son temps et ne cessait
de leur opposer les géants du passé avait accouché lui-même
d’une poignée de pages misérables. Là encore,
il n’est pas difficile de suivre le regard de l’auteur.
Mais celui-ci n’en reste pas là. En présentant
ce portrait à l’acide, en dénonçant plus
généralement une vision fixiste et réductrice
du littéraire, il trace aussi le champ de sa propre ambition : écrire
ses romans de telle sorte que rien « ne se produirait
comme dans les autres livres. » Très exactement
ce que l’on peut observer depuis Mourir m’enrhume (1978).
Car Éric Chevillard possède à la perfection
l’art de rendre essentiels les détours de ses récits,
en choisissant des cheminements improbables et déroutants.
Si dans un roman, hormis les productions rigoureusement calibrées,
rien ne tombe jamais vraiment d’aplomb, lui-même pousse à l’extrême
ce décadrage des lignes. Qu’on se rappelle Le Vaillant
Petit Tailleur (2003), dans lequel il suggérait le foisonnement
des pistes d’écriture possibles, à chaque page
du conte des frères Grimm. Démolir l’esprit nisardien,
décontenancer, oser, choquer, inventer ses voies propres,
le meilleur de la littérature s’y emploie. Mais l’attaque
est aujourd’hui frontale. Et c’est un régal.
Jean-Claude Lebrun, L’Humanité, 7 septembre
2006
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