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Eric Chevillard

Démolir Nisard

176 p., 14 €, ISBN 2.7073.1965.1
40 exemplaires numérotés sur Vergé des papeteries de Vizille, 40 €

Les premières pages


© Jean-Luc Bertini/Opale

Eric Chevillard est né en 1964 à La Roche-sur-Yon.
Nous signalons le site, réalisé par Even Doualin, consacré à l’œuvre d’Eric Chevillard.

Il a fait paraître aux Editions de Minuit :
Mourir m’enrhume
1987, 120 p., 7,47 €
Le démarcheur
1989, 128 p., 7,47 €
Palafox
1990, 192 p., 11,43 €
Le caoutchouc, décidément
1992, 128 p., 9,91 €
La nébuleuse du crabe
1993, 128 p., 13,50 €
Prix Fénéon 1993
Préhistoire
1994, 176 p., 11,89 €
Un fantôme
1995, 160 p., 11,89 €
Au plafond
1997, 160 p., 11,89 €
L’œuvre posthume de Thomas Pilaster
1999, 192 p., 13,50 €
Les absences du capitaine Cook
2001, 256 p., 15,09 €
Du hérisson
2002, 256 p., 15 €
Le vaillant petit tailleur
2003, 256 p., 15 €
Palafox
Collection "Double", 2003, Volume triple, 6,70 €
Oreille rouge
2005, 160 p., 14 €
Démolir Nisard
2006, 176 p., 14 €

Présentation

Pour se connaître enfin soi-même, il n'est pas de meilleur moyen que de connaître bien son ennemi. Ordinairement, celui-ci ne fait pas mystère de sa personne : on ne voit et on n'entend que lui partout. Mais le narrateur de ce livre va devoir s'employer à débusquer le sien, mort en 1888 et oublié presque aussitôt. Désiré Nisard, critique littéraire académique et compassé, sermonneur versatile, n'en a pour autant pas fini de nuire. Il a pesé de tout son poids sur la trame légère des jours comptés à l'humanité. Il a contribué au malheur de celle-ci, aujourd'hui encore accru par les fatales conséquences de ses moindres opinions et petits gestes mesquins. Tout cela appelle une juste vengeance. Désiré Nisard doit disparaître. L'idéal serait qu'il n'ait jamais vécu. La plus infime trace de son existence sera effacée. Ce livre entend lui régler son compte une bonne fois.

Presse

Démolir Nisard ? Voilà un programme contenant bien de la brutalité et de la négativité, diront les âmes sensibles. Chouette, se diront les autres, qui connaissent peut-être l’ironie de l’auteur, et qui tireront de leur lecture un effet euphorisant peu commun. Le quatorzième roman d’Éric Chevillard est un bain de jouvence, une délectation.
Qui s’agit-il de « démolir » ? Nisard, Jean Marie Napoléon Désiré Nisard, né en 1806, homme politique, écrivain, critique littéraire, mort en 1888, sitôt oublié. Pourquoi, dans ces conditions, s’en prendre à lui ? C’est qu’aux yeux du narrateur, ce Nisard académique existe encore, son fantôme maléfique hante toujours notre monde, son pouvoir de nuisance n’a jamais cessé.
On serait, en effet, très tenté de le croire, si l’on veut bien considérer cet individu comme emblématique. Voilà un personnage dont la carrière politique n’est faite que de palinodies et de retournements de veste. Monarchiste pour commencer, républicain quand il l’a fallu, bonapartiste à l’avènement de Napoléon III, sous le règne duquel Nisard obtient hautes fonctions et distinctions. Son vrai parti fut celui de l’opportunisme et de la soumission aux pouvoirs. Un jour, il s’attira l’antipathie de ses jeunes auditeurs pour avoir déclaré, au pupitre de l’Université, qu’il existait deux morales : celle d’en bas, qui se devait d’être impitoyable, celle d’en haut, qui admettait quelques licences… Son point de vue sur la littérature de son temps ne le sauve pas. Selon lui, rien n’a été écrit depuis le XVIIe siècle. Le credo du déclin permanent depuis deux siècles. Un bonheur.
On se dit qu’effectivement, Nisard est très actuel. Ne citons pas les noms de nos Nisard, qui reçoivent prébendes, jugent fichue la littérature française : on mourrait d’ennui tant la liste serait longue. Démolir Nisard, oui, quel programme enthousiasmant ! On est de tout cœur avec Éric Chevillard. Et celui-ci y va sans compter : « Le gaver de cailloux. Planter dans son œil un clou. Effranger la peau de ses chevilles. Polir sur son crâne les six faces du pavé. Lui promettre et ne pas tenir. Le pousser de l’avion. Désherber son golf. Le vendre pour sa fourrure à un taxidermiste aveugle. Couler sa barque. Saigner dans son lait. Rire de ses deuils. Farcir de grelots sa panse… » Etc. Dans son exercice de détestation, Éric Chevillard fait preuve d’une fantaisie d’inspiration qui n’a d’égale que la rigueur inventive de sa syntaxe. Il cogne sec et comiquement : on pense à Thomas Bernhard interprété par Mel Brooks. Le titre du seul texte de fiction signé par Nisard – Le Convoi de la laitière – donne lieu à une fine analyse marxisto-lacanienne… Bref, ça fait feu de tout bois.
Quand, tout de même, un doute vient. À force de voir Nisard partout – jusque dans des dépêches d’agences de presse, où son nom remplace celui de Bush ou du baron Seillière : l’horreur absolue ! – et de ne pas se départir d’une colère démesurée toujours plus obsédante, délirante, le narrateur ne serait-il pas en train de perdre la raison ? C’est là, précisément, que Démolir Nisard réhausse son ambition. S’il ne s’était agi que d’un brûlot romanesque, s’attaquant aux esprits paillassons et réactionnaires, l’ouvrage eût été goûteux mais d’une visée raisonnable. Au contraire, avec ce Nisard indestructible et omniprésent, le narrateur finit par prendre conscience qu’un livre sans Nisard, qu’un monde sans Nisard – l’autre mot qui désigne le mal – sont impossibles à concevoir. Il en tire toutes les conséquences.
Dès lors, le roman prend une dimension infiniment sérieuse et, d’un premier abord, inquiétante. Cette impossibilité de renvoyer le monstre au-delà de l’horizon invite à cette position existentielle : s’il est irréductiblement présent partout, le monstre est aussi en moi. Autrement dit, l’inhumain Nisard serait donc dans l’humain Chevillard (tiens, tiens, la rime…). Point de relativisme ici, mais une éthique de la responsabilité. Dans Démolir Nisard, elle est simplement un peu plus rigolote qu’ailleurs.

Christophe Kantcheff, Politis, jeudi 14 septembre 2006


Autant le dire tout de suite : le quatorzième roman d’Éric Chevillard se présente comme la réponse la plus cinglante, la plus inattendue, la plus complète et la plus drôle aux prophètes du déclin littéraire français. Ceux-là mêmes qui ont repris à leur compte l’entreprise du « fossoyeur » Désiré Nisard. Né en 1806 en Côte-d’Or, dans la petite ville de Châtillon-sur-Seine qui – simple hasard ou manifestation d’un climat ? – se fera plus tard connaître par la richesse de ses sites archéologiques, ce critique très en vue, directeur de l’École normale supérieure et doyen de l’Académie française, se distingua en effet par une vipérine détestation de la littérature de son temps, illustration pour lui d’un irrémissible déclin dont il faisait remonter l’origine à la fin du… XVIIe siècle.
Éric Chevillard précise ici une réflexion qui s’est affirmée au fil de ses livres. Sur la liberté de création face au poids de l’héritage. Sur le droit à l’imaginaire face à la sacralisation des textes. Sur le devoir d’excès face à la norme linguistique. Comment faire œuvre littéraire quand prédomine encore une dévastatrice idéologie passéiste, y compris sous quelques astucieux habillages « modernes » ? À cette question, l’écrivain répond de façon concrète, par l’écriture. Faisant de Nisard la figure allégorique de toutes les conventions, de tous les renoncements, de toutes les tricheries, de tous les opportunismes. Allant jusqu’à identifier sa présence dans de pitoyables faits divers pour romans à quatre sous, le débusquant partout où triomphe le convenu et le prosaïque, flairant son passage quand se trament des accommodements sans gloire. On le voit ainsi buter à chaque instant sur le vieux donneur de leçons, en tous lieux reconnaître son héritage, tout ensemble prudhommesque et atrabilaire. Littéralement réactionnaire. On n’a guère de peine à suivre son regard. Il lui invente une foule d’avatars contemporains, imagine avec eux de furieuses empoignades dans des scènes délirantes. Et cite par extraits, tout du long, l’article au vitriol qu’un autre Bourguignon, Pierre Larousse, consacra à la sommité châtillonnaise dans son Dictionnaire universel. Il termine par le prétendu hommage que lui rendit, à sa mort en avril 1888, Charles Bigot, ancien élève de Normale sup, lui-même grand spécialiste des éreintages : en fait une mise au tombeau d’une fielleuse férocité. Être ou devenir Nisard, hier ou aujourd’hui, ne serait-ce pas l’apparition d’un « premier signe de la vieillesse » ?
Il se trouve que Nisard, en parfait pionnier d’une critique obsédée par le passage à l’acte, se crut autorisé à commettre un jour un récit, Le Convoi de la laitière. Un texte qu’il parut ensuite s’attacher à vouloir dissimuler, le titre laissant légitimement penser à quelque polissonnerie. Quand Éric Chevillard le retrouva, caché dans la touffeur d’une revue, il découvrit une oeuvrette sidérante de platitude et de moralisme pontifiant. Celui qui donnait des leçons de grandeur littéraire aux écrivains de son temps et ne cessait de leur opposer les géants du passé avait accouché lui-même d’une poignée de pages misérables. Là encore, il n’est pas difficile de suivre le regard de l’auteur. Mais celui-ci n’en reste pas là. En présentant ce portrait à l’acide, en dénonçant plus généralement une vision fixiste et réductrice du littéraire, il trace aussi le champ de sa propre ambition : écrire ses romans de telle sorte que rien « ne se produirait comme dans les autres livres. » Très exactement ce que l’on peut observer depuis Mourir m’enrhume (1978). Car Éric Chevillard possède à la perfection l’art de rendre essentiels les détours de ses récits, en choisissant des cheminements improbables et déroutants.
Si dans un roman, hormis les productions rigoureusement calibrées, rien ne tombe jamais vraiment d’aplomb, lui-même pousse à l’extrême ce décadrage des lignes. Qu’on se rappelle Le Vaillant Petit Tailleur (2003), dans lequel il suggérait le foisonnement des pistes d’écriture possibles, à chaque page du conte des frères Grimm. Démolir l’esprit nisardien, décontenancer, oser, choquer, inventer ses voies propres, le meilleur de la littérature s’y emploie. Mais l’attaque est aujourd’hui frontale. Et c’est un régal.

Jean-Claude Lebrun, L’Humanité, 7 septembre 2006

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