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© Hélène Bamberger |
| Anne
Godard est née en décembre 1971. Elle vit à Paris.
L'Inconsolable est
son premier roman. |
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Présentation
Tu n'aurais jamais cru que tu survivrais,
mais tu vis pourtant, tu continues, de date en date, et depuis
si longtemps. Tu vis contre son absence, contre la vie qui l'a
permise, contre les autres, parce qu'ils oublient, et contre toi,
qui ne peux rien effacer.
Malgré toi, tu restes en attente d'autre chose, mais quoi ?
Presse
Une femme s’est fixé la date anniversaire
de son existence : celle de la mort de son fils. Magnifiquement
inconsolable. Mais il y a des ruses, même dans le sublime.
Ses enfants la surnomment mater dolorosa. Depuis la mort de son
fils aîné, le deuil lui est dû comme le droit
fondateur de son existence. Elle est la femme en deuil. Tout
doit s’ordonner autour du jour à jamais fixé.
Tout se concentre autour de la chambre au fond du couloir, là où elle
a trouvé son fils mort, à son piano – l’insaisissable,
touchant et tempétueux adolescent.
Cela, le lecteur de ce premier roman d’Anne Godard ne le
sait pas tout de suite. Le récit commence, en effet, par
l’attente. La femme est seule. Les enfants ne vivent plus à la
maison, le mari – un musicien manqué – a changé de
vie. Elle attend le coup de téléphone. Elle attend
les signes de compassion qu’elle exige de ses proches,
selon des procédures complexes, puisqu’il ne faut
pas que cela ressemble à de la compassion. Bref, elle
attend que le monde tourne autour d’elle. Car c’est « le » jour,
celui de la mort du fils, voici plus de vingt ans. Malheureusement,
elle est bien la seule à célébrer ce culte
dont les fidèles finissent par se lasser.
« Tu te dis que tu as beaucoup souffert, d’habitude cela suffit,
tu n’as pas besoin de penser plus concrètement. » Au
monologue intérieur, Anne Godard a préféré l’emploi
de la seconde personne, tu. Cela peut, au début, sembler affecté.
Mais on en est vite convaincu : c’est le meilleur choix.
Parlant à la première personne, la femme en deuil
ne pourrait pas trahir certain signes de sa complexité intérieure,
puisqu’elle est, à sa façon, une grande menteuse.
A la troisième personne, le narrateur paraîtrait
imposer sa grille au personnage : la femme en deuil ne serait
plus qu’un « cas ». Avec la deuxième
personne, il y a du « je », il y a déjà du « elle » et
l’indicible se glisse par cette demi-proximité,
confidence mi-consentie, mi-extorquée.
Derrière la douleur, derrière le ressentiment contre
les vivants – notamment contres les autres enfants –,
le lecteur découvre, en effet, un nœud de vipères
familial, une maison, des souvenirs, des grandes espérances,
de non moins grandes illusions perdues et le besoin farouche
de maintenir les chimères – dont la musique et le
fils mort. On s’aperçoit aussi que la mort du fils
est un chaudron de sorcière. Un suicide dont les causes
sont le tissu même du récit, avec ses masques et
son enfermement.
« Ton fils s’est tué sans un mot, toi, tu te vengeras
du silence du mort, par les mots que tu laisseras aux vivants. » On
approche du secret de la femme en deuil, mais on n’en brisera heureusement
pas le mystère. Cette redoutable manipulation de la « deuxième
personne » suffit à montrer que l’indicible est parfois
ce qui s’impose le plus évidemment sans mots. Et l’on saluera
l’écriture très accomplie à la fois puissante, précise
et insinuante d’Anne Godard.
Jean-Maurice de Montremy, Livres Hebdo,
vendredi 25 novembre 2005
Mon fils, ma chère douleur
C’est à Thomas
Bernhard, l’imprécateur,
que ce roman emprunte, en guise d’épigraphe, ces
quelques mots issus de Gel : «Les liens de sang
peuvent devenir subitement irréparables. » Phrase énigmatique,
lorsque la voici jetée seule sur la page blanche,
au seuil d’une lecture qu’elle devrait annoncer, éclairer,
préparer. Ce qu’elle fait, à plus d’un
titre, mais on ne s’en rendra compte qu’ultérieurement,
après quelques pages, quand, de l’écheveau
des phrases, calmement posées sur le papier, émergeront
une histoire, des personnages. Entre eux, des silences, de l’amour,
de la haine. De l’enfance et de la mort. Du tragique. Entre
eux, des liens de sang. Irréparables.
La figure centrale de L’Inconsolable, celle que
désigne le titre même de ce premier roman d’Anne
Godard – premier roman saisissant d’ambiguïté et
de profondeur, d’une rare maîtrise formelle, d’une
rare maturité –, est une femme. Elle est seule,
dans une chambre, assise au bord du lit, lorsque s’ouvre
le livre. Dehors, il fait encore jour, l’après-midi
touche à sa fin, peut-être est-ce l’été,
mais la pièce est plongée dans l’ombre et
le silence, persiennes et porte closes. La femme attend.
Ce jour est un jour particulier, un anniversaire. Un jour tel
que celui-ci, le téléphone devrait sonner, mais
non, les heures passent et il reste muet. « La
date. Ils n’y ont pas vraiment songé Ce soir, ils
sont pleins d’amnésie, mais demain ? Demain,
ils se souviendront peut-être et ils s’en voudront
de ne pas y avoir pensé à temps. Mais ils n’appelleront
pas demain, parce que c’est le jour précis, n’est-ce
pas, qui ne doit pas être oublié. »
Ce jour, il y a des années de cela, la femme a perdu son
fils aîné, mort alors qu’il était adolescent.
Le voilà, l’anniversaire – la voilà,
l’impossible consolation. «Tu as la nostalgie
de ces périodes anciennes où tu étais
mieux célébrée dans le souvenir de ta perte.
Car c’est une perte dont tout le monde admet qu’une
mère ne puisse jamais se consoler. Tu es consciente de
ta précellence, tu as su l’exploiter tout de suite.
A la date anniversaire, pendant des années, tu as reçu
des fleurs, toujours des lys blancs (…) Les lys blancs
pour le jour de la mort, les lys blancs pour le jour du silence… »
Inutile d’y voir une énigme à résoudre :
on ne saura jamais qui parle, qui s’adresse ainsi à la
femme, au moyen de ce «tu» répétitif,
obsédant, entêtant, accusateur – L’Inconsolable est
un long monologue sans narrateur.
«Tu te souviens. L’intensité la plus grande
jamais vécue,
au-delà de toute sensation. Quelque chose qui serait la fin de toute
pensée, la fin aussi de toute responsabilité. Un arrachement
qui te sépare de toi-même. Horreur absolue et volupté de
cette horreur. Ton enfant encore dans tes bras et déjà hors de
toute atteinte. Et toi splendide, vaincue, grandiose, et seule…» Dans
la bouche de qui, ces mots effarants, scandaleux, presque intolérables ?
Personne. Nul ne connaît jamais un être de telle intime façon,
auscultant avec tant de finesse et d’assurance ses pensées, ses
chagrins, ses perversités secrètes surtout, mettant tout cela
en mots avec calme et netteté – avec un souci de vérité poussé à extrême,
quelque chose comme une probité effrayante à force d’être
radicale, quelque chose aussi comme une colère froide autant qu’exaspérée.
Son enfant mort, la femme s’est repliée sur sa douleur,
sur son impossible deuil. Elle a congédié le monde : «Des
autres, tu ne pourras bientôt plus rien dire, ils seront
fondus dans le brouillard, figurants dont la présence
ne sert qu’à faire masse autour de toi, tandis que
tu as un pouvoir nouveau, le pouvoir exorbitant, enivrant, de
dire personne ne peut comprendre. Tu feras sentir à tous
quel écart te sépare désormais de l’humanité.»
Peu à peu, au fil du monologue à elle adressé,
se dessine le portrait de cette femme douloureuse et égocentrique,
abîmée et manipulatrice, possessive et pétrie
de culpabilité. Portrait à charge, violent, excessif,
et souvent dérangeant, d’une «mater dolorosa» – ainsi
l’appellent ses enfants, les deux filles et le cadet – appliquée à ériger
sa propre statue, à endosser le rôle de l’héroïne
tragique, sorte de figure homérique de la maternité,
dépositaire stoïque d’une souffrance qu’elle
berce et choie et protège.
Une souffrance équivoque, désirée, source
de fierté, une souffrance à nulle autre comparable, à jamais
impossible à partager –fût-ce avec un mari,
qui s’efface peu à peu, fût-ce avec des enfants
qui choisiront de partir, de quitter cette cellule familiale
devenue froide et silencieuse comme un tombeau.
Ainsi, dans la maison, ne demeure bientôt que la mère,
en tête-à-tête avec l’adolescent mort – la
chambre intacte, les photographies, les carnets de notes, le
piano où le garçon, intelligent, vif, singulier,
faisait ses gammes. Mais les souvenirs trop parfaits, la complicité posthume
ne résisteront pas à ce huis clos. D’autres
bribes de mémoire referont surface, fragments de passé torturés
ceux-là, pleins d’indécision, de confusion
et de vacarme.
Des images et des histoires où s’emmêlent
désormais l’enfance de la mère et celle du
fils, où se brouille et s’échappe le souvenir
de ce dernier – comme sur cette photographie très
ancienne où, sur le visage de l’enfant qu’il était,
tellement petit encore, se lit un désarroi que la mère,
alors, n’avait pas su voir, une détresse qu’elle
n’a déchiffrée que bien plus tard, après
qu’il fut mort – quand il était trop tard.
Nathalie
Crom, La Croix, jeudi 2 février 2006
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