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Anne Godard

L'Inconsolable

160 p., 13,50 €, ISBN 2.7073.1940.6
25 exemplaires numérotés sur Vergé des papeteries de Vizille, 38 €

Les premières pages


© Hélène Bamberger

Anne Godard est née en décembre 1971. Elle vit à Paris. L'Inconsolable est son premier roman.

Présentation

Tu n'aurais jamais cru que tu survivrais, mais tu vis pourtant, tu continues, de date en date, et depuis si longtemps. Tu vis contre son absence, contre la vie qui l'a permise, contre les autres, parce qu'ils oublient, et contre toi, qui ne peux rien effacer.
Malgré toi, tu restes en attente d'autre chose, mais quoi ?

Presse

Une femme s’est fixé la date anniversaire de son existence : celle de la mort de son fils. Magnifiquement inconsolable. Mais il y a des ruses, même dans le sublime.
Ses enfants la surnomment mater dolorosa. Depuis la mort de son fils aîné, le deuil lui est dû comme le droit fondateur de son existence. Elle est la femme en deuil. Tout doit s’ordonner autour du jour à jamais fixé. Tout se concentre autour de la chambre au fond du couloir, là où elle a trouvé son fils mort, à son piano – l’insaisissable, touchant et tempétueux adolescent.
Cela, le lecteur de ce premier roman d’Anne Godard ne le sait pas tout de suite. Le récit commence, en effet, par l’attente. La femme est seule. Les enfants ne vivent plus à la maison, le mari – un musicien manqué – a changé de vie. Elle attend le coup de téléphone. Elle attend les signes de compassion qu’elle exige de ses proches, selon des procédures complexes, puisqu’il ne faut pas que cela ressemble à de la compassion. Bref, elle attend que le monde tourne autour d’elle. Car c’est « le » jour, celui de la mort du fils, voici plus de vingt ans. Malheureusement, elle est bien la seule à célébrer ce culte dont les fidèles finissent par se lasser.
« Tu te dis que tu as beaucoup souffert, d’habitude cela suffit, tu n’as pas besoin de penser plus concrètement. » Au monologue intérieur, Anne Godard a préféré l’emploi de la seconde personne, tu. Cela peut, au début, sembler affecté. Mais on en est vite convaincu : c’est le meilleur choix.
Parlant à la première personne, la femme en deuil ne pourrait pas trahir certain signes de sa complexité intérieure, puisqu’elle est, à sa façon, une grande menteuse. A la troisième personne, le narrateur paraîtrait imposer sa grille au personnage : la femme en deuil ne serait plus qu’un « cas ». Avec la deuxième personne, il y a du « je », il y a déjà du « elle » et l’indicible se glisse par cette demi-proximité, confidence mi-consentie, mi-extorquée.
Derrière la douleur, derrière le ressentiment contre les vivants – notamment contres les autres enfants –, le lecteur découvre, en effet, un nœud de vipères familial, une maison, des souvenirs, des grandes espérances, de non moins grandes illusions perdues et le besoin farouche de maintenir les chimères – dont la musique et le fils mort. On s’aperçoit aussi que la mort du fils est un chaudron de sorcière. Un suicide dont les causes sont le tissu même du récit, avec ses masques et son enfermement.
« Ton fils s’est tué sans un mot, toi, tu te vengeras du silence du mort, par les mots que tu laisseras aux vivants. » On approche du secret de la femme en deuil, mais on n’en brisera heureusement pas le mystère. Cette redoutable manipulation de la « deuxième personne » suffit à montrer que l’indicible est parfois ce qui s’impose le plus évidemment sans mots. Et l’on saluera l’écriture très accomplie à la fois puissante, précise et insinuante d’Anne Godard.

Jean-Maurice de Montremy, Livres Hebdo, vendredi 25 novembre 2005

 

Mon fils, ma chère douleur

C’est à Thomas Bernhard, l’imprécateur, que ce roman emprunte, en guise d’épigraphe, ces quelques mots issus de Gel : «Les liens de sang peuvent devenir subitement irréparables. » Phrase énigmatique, lorsque la voici jetée seule sur la  page blanche, au seuil d’une lecture qu’elle devrait annoncer, éclairer, préparer. Ce qu’elle fait, à plus d’un titre, mais on ne s’en rendra compte qu’ultérieurement, après quelques pages, quand, de l’écheveau des phrases, calmement posées sur le papier, émergeront une histoire, des personnages. Entre eux, des silences, de l’amour, de la haine. De l’enfance et de la mort. Du tragique. Entre eux, des liens de sang. Irréparables.
La figure centrale de L’Inconsolable, celle que désigne le titre même de ce premier roman d’Anne Godard – premier roman saisissant d’ambiguïté et de profondeur, d’une rare maîtrise formelle, d’une rare maturité –, est une femme. Elle est seule, dans une chambre, assise au bord du lit, lorsque s’ouvre le livre. Dehors, il fait encore jour, l’après-midi touche à sa fin, peut-être est-ce l’été, mais la pièce est plongée dans l’ombre et le silence, persiennes et porte closes. La femme attend.
Ce jour est un jour particulier, un anniversaire. Un jour tel que celui-ci, le téléphone devrait sonner, mais non, les heures passent et il reste muet. « La date. Ils n’y ont pas vraiment songé Ce soir, ils sont pleins d’amnésie, mais demain ? Demain, ils se souviendront peut-être et ils s’en voudront de ne pas y avoir pensé à temps. Mais ils n’appelleront pas demain, parce que c’est le jour précis, n’est-ce pas, qui ne doit pas être oublié. »
Ce jour, il y a des années de cela, la femme a perdu son fils aîné, mort alors qu’il était adolescent. Le voilà, l’anniversaire – la voilà, l’impossible consolation. «Tu as la nostalgie de ces périodes anciennes où tu étais mieux célébrée dans le souvenir de ta perte. Car c’est une perte dont tout le monde admet qu’une mère ne puisse jamais se consoler. Tu es consciente de ta précellence, tu as su l’exploiter tout de suite. A la date anniversaire, pendant des années, tu as reçu des fleurs, toujours des lys blancs (…) Les lys blancs pour le jour de la mort, les lys blancs pour le jour du silence… »
Inutile d’y voir une énigme à résoudre : on ne saura jamais qui parle, qui s’adresse ainsi à la femme, au moyen de ce «tu» répétitif, obsédant, entêtant, accusateur – L’Inconsolable est un long monologue sans narrateur.
«Tu te souviens. L’intensité la plus grande jamais vécue, au-delà de toute sensation. Quelque chose qui serait la fin de toute pensée, la fin aussi de toute responsabilité. Un arrachement qui te sépare de toi-même. Horreur absolue et volupté de cette horreur. Ton enfant encore dans tes bras et déjà hors de toute atteinte. Et toi splendide, vaincue, grandiose, et seule…» Dans la bouche de qui, ces mots effarants, scandaleux, presque intolérables ? Personne. Nul ne connaît jamais un être de telle intime façon, auscultant avec tant de finesse et d’assurance ses pensées, ses chagrins, ses perversités secrètes surtout, mettant tout cela en mots avec calme et netteté – avec un souci de vérité poussé à extrême, quelque chose comme une probité effrayante à force d’être radicale, quelque chose aussi comme une colère froide autant qu’exaspérée.
Son enfant mort, la femme s’est repliée sur sa douleur, sur son impossible deuil. Elle a congédié le monde : «Des autres, tu ne pourras bientôt plus rien dire, ils seront fondus dans le brouillard, figurants dont la présence ne sert qu’à faire masse autour de toi, tandis que tu as un pouvoir nouveau, le pouvoir exorbitant, enivrant, de dire personne ne peut comprendre. Tu feras sentir à tous quel écart te sépare désormais de l’humanité.»
Peu à peu, au fil du monologue à elle adressé, se dessine le portrait de cette femme douloureuse et égocentrique, abîmée et manipulatrice, possessive et pétrie de culpabilité. Portrait à charge, violent, excessif, et souvent dérangeant, d’une «mater dolorosa» – ainsi l’appellent ses enfants, les deux filles et le cadet – appliquée à ériger sa propre statue, à endosser le rôle de l’héroïne tragique, sorte de figure homérique de la maternité, dépositaire stoïque d’une souffrance qu’elle berce et choie et protège.
Une souffrance équivoque, désirée, source de fierté, une souffrance à nulle autre comparable, à jamais impossible à partager –fût-ce avec un mari, qui s’efface peu à peu, fût-ce avec des enfants qui choisiront de partir, de quitter cette cellule familiale devenue froide et silencieuse comme un tombeau.
Ainsi, dans la maison, ne demeure bientôt que la mère, en tête-à-tête avec l’adolescent mort – la chambre intacte, les photographies, les carnets de notes, le piano où le garçon, intelligent, vif, singulier, faisait ses gammes. Mais les souvenirs trop parfaits, la complicité posthume ne résisteront pas à ce huis clos. D’autres bribes de mémoire referont surface, fragments de passé torturés ceux-là, pleins d’indécision, de confusion et de vacarme.
Des images et des histoires où s’emmêlent désormais l’enfance de la mère et celle du fils, où se brouille et s’échappe le souvenir de ce dernier – comme sur cette photographie très ancienne où, sur le visage de l’enfant qu’il était, tellement petit encore, se lit un désarroi que la mère, alors, n’avait pas su voir, une détresse qu’elle n’a déchiffrée que bien plus tard, après qu’il fut mort – quand il était trop tard.

Nathalie Crom, La Croix, jeudi 2 février 2006

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