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© J.-L. Bertini / Opale |
| Laurent
Mauvignier est né en 1967. Il vit à Bordeaux.
Il a fait paraître aux éditions de Minuit :
LOIN D'EUX
1999. 128 p., 9,91 €, ISBN 2.7073.1671.7
2002
Collection
de poche "Double"
128 p., volume double, 5,30 €,
ISBN 2.7073.1801.9
APPRENDRE
À FINIR
(prix Wepler 2000 et prix du Livre Inter 2001) 2000.
128 p., 9,91 €, ISBN 2.7073.1721.7 2004 Collection
" Double " volume double, 5,30 €
CEUX D’À CÔTÉ
2002. 160 p., 12 €
ISBN 2.7073.1766.7
SEULS
2004. 176 p., 13 €
ISBN 2.7073.1846.9
LE LIEN
2005. 64 p., 6 €
ISBN 2.7073.1921.X
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Présentation
Jeff et Tonino venus de France, Geoff
et ses frères de Grande-Bretagne, Tana et Francesco qui viennent
de se marier en Italie, mais aussi Gabriel et Virginie à Bruxelles,
tous seront au rendez-vous du « match du siècle » :
la finale de la coupe d'Europe des champions qui va se jouer au stade
du Heysel, ce 29 mai 1985.
La jalousie, le vol des billets, l'insouciance d'une lune de miel :
plus rien n'aura d'importance après le désastre.
Excepté de retrouver Tana.
Portrait
Lire l'article de Christian Sauvage dans Le Journal du Dimanche
du 18 janvier 2004.
Presse
On a la vie devant soi et puis, tout d’un coup, on a la vie
derrière soi. On a vieilli vite, fort, mal. On restera donc,
jusqu’au bout, dans une sorte d’étrangeté.
Laurent Mauvignier, auteur de Loin d’eux (Minuit,
1999), est né en 1967. Il a écrit, avec Dans la
foule, un roman sur sa génération. Des jeunes
gens, qui n’ont pas connu directement la pauvreté, la
guerre, la maladie, se retrouvent confrontés à un drame.
Ils n’auront alors de cesse de chercher la paix dans l’oubli.
Mais toute l’œuvre orageuse de Laurent Mauvignier nous
dit la même chose : ça ne marche pas comme ça.
Silences pleins à ras bord de remords. Monologues envahis
par des bouffées d’enfance. Solitude déchirée
de multiples cris extérieurs. On reproche parfois à l’auteur
de tremper sa plume dans une encre trop noire. Le bonheur et le malheur
ne semblent pourtant pas appartenir à son champ d’investigation
littéraire. Il est ailleurs. Laurent Mauvignier compose des œuvres
de luttes, de cheminements, de corps, de déchirements. Il
ne raconte ni la victoire ni la défaite mais bien plutôt
comment on fait pour s’en sortir. Et le plus souvent, tout
au bout, une fragilité lumineuse.
Dans la foule est un roman sur les rencontres. Une histoire
de groupe, d’isolement, de fracas. On se perd et on se sauve les uns les autres.
Des hommes et des femmes se retrouvent le 29 mai 1985 à Bruxelles afin
de suivre la finale de la coupe d’Europe des champions au stade du Heysel.
Il y a les Français Jeff et Tonino ; les frères Andrewson
venus d’Angleterre ; les jeunes époux italiens Francesco
et Tana ; les Belges Gabriel et Virginie. Des adultes jeunes et joyeux.
Ils veulent le bruit sans la fureur. L’ambiance est électrique.
Effervescence. Canettes de bière. Excitation.
On parle de « match du siècle » pour
un affrontement entre la Juventus et Liverpool. Les personnages se
frôlent, se croisent, se boudent dans un léger courant
d’air de friction. C’est leur vie : les petites
tromperies, les petits chapardages, les petites angoisses. On est
dans les remugles de sa chambre mais on croit être dans les
remuements du monde. Et puis, c’est la tragédie du Heysel.
C’est, justement, le monde. La mort les yeux dans les yeux.
Fracture et rupture. Et eux tous, qui venaient de pays et de milieux
contraires, vont devoir se colleter à la même histoire.
Ils se retrouvent à la fois proches (la catastrophe unit)
et lointains (la souffrance isole). Ils grandissent en un instant
mais sans tuteur pour les aider à se tenir droits.
Le drame du Heysel (la violence de la foule, l’effondrement
des grilles de séparation et d’un muret, la bousculade
meurtrière, le procès trois ans après) appartient à notre
mémoire commune. Il sert ici de révélateur.
Est-on jamais préparé à la disparition d’un
proche ? Est-on jamais sûr de pouvoir sortir du silence ?
Est-on jamais apte à se replonger dans la tragédie ?
Laurent Mauvignier retrouve son écriture et sa thématique.
Faire face au vide. Il montre, à travers des monologues et
des dialogues à fleur de peau, une lutte à mains nues
pour sortir du tunnel. Mais Dans la foule possède
une ampleur particulière. Le moi se bagarre, non pas avec
un environnement familial ou amoureux, mais avec un événement
collectif. On passe de l’histoire à l’Histoire
et puis soudain un choc de tôle froissée : leur
façonnage réciproque. Le roman est envahi par des odeurs,
des chairs, des regards. Laurent Mauvignier restitue les hommes et
les femmes de l’intérieur. Il crée une langue
ondoyante pour dire un univers âpre. Le personnage de Tana
est magnifique. Elle est la plus solaire et la plus meurtrie de tous.
Elle apprendra comme les autres, mais peut-être en fait plus
que les autres, à vivre dans le désordre du monde.
Elle trouvera une place dans le chaos.
Marie-Laure Delorme, Le Journal du Dimanche, 17 septembre
2006
C’est un roman étouffant. Entre les préliminaires
du drame, la tragédie elle-même et ses ondes de choc,
le lecteur cherche sa respiration. Parfois, il repose le livre, ouvre
la fenêtre, avale de l’air pur, avant de le reprendre.
Il sait très bien que, vers la page 100, il va être
soudain bousculé, piétiné, écrasé,
déchiqueté. Car il connaît le score de la finale
qui a opposé, le 29 mai 1985 à Bruxelles, la Juventus
de Turin aux Reds de Liverpool : 38 morts, dont un gamin de
10 ans, à demi écartelé.
Dans l’histoire du foot, le Heysel est devenu le stade de la
honte et Liverpool, la ville-symbole de la barbarie. C’est
une charge de supporters anglais, éméchés, masqués,
armés de barres de fer, de bouteilles et de couteaux, qui
a en effet provoqué la panique dans les gradins de la tribune
Z, où étaient contenus les Italiens. Poussés
par les hooligans, les tifosi ont été projetés
et entassés contre le mur de béton qui, sous le choc,
s’est effondré.
Comble de l’horreur, ou supplément de cynisme à la
violence footballistique, juste après que les victimes eurent été évacuées,
le match s’est joué, sur une pelouse ensanglantée,
devant 250 millions de téléspectateurs. Résultat :
victoire de la Juve grâce au penalty de Platini. Il s’en
est même trouvé pour dire, à Turin, que le tireur
avait ainsi « vengé nos morts ». Le
Heysel, parabole de la haine, de la folie et de l’hystérie
contemporaines.
Vingt ans après, Laurent Mauvignier, héritier très
français de William Faulkner et de Truman Capote, donne un
visage à cette foule anonyme. C’est à travers
les yeux de ses personnages qu’il raconte ce que devait être
le « match du siècle », ce que fut son
traumatisme. Et c’est en mêlant une poignée de
destins individuels qu’il en fait un cauchemar générationnel.
Il y a Jeff et Tonino, arrivés de France, qui ont volé les
billets de Gabriel et Virginie, des Bruxellois. Il y a Tana et Francesco,
deux Italiens qui viennent de se marier. Elle rentrera seule. Il
y a Geoff Andrewson et ses deux frères de Liverpool, l’un
charpentier, l’autre magasinier. Tous se croisent, se frôlent, à un
moment ou à un autre. Tous sont exaltés. Ivres, de
penser : « Ça va être grandiose » et
fiers de pouvoir déjà dire « Nous y étions. »
Beauté du petit matin dans les rues printanières de
Bruxelles. Illusion politique d’une « communauté du
foot ». Excitation de l’attente ensoleillée.
Et puis, à mesure que l’heure du match approche, les
clans se forment, les armées de supporters se soudent, la
bière coule à flots, les insultes fusent dans la foule
qui progresse vers le stade au son des crécelles et des cornes
de brume. Geoff parle du sentiment de puissance qu’il éprouve « à être
soûl dans le regard des autres, et d’être loin
de chez soi, si loin tout à coup que je me prenais à rêver
de n’avoir aucun compte à rendre à personne.
Croire que je pouvais claquer des doigts et faire basculer le sort
du monde, comme ça, toc ! ».
C’est Tana qui témoigne de l’incroyable violence
de la charge britannique et du supplice des Turinois, « les
lambeaux d’une chair effrayée, battue, retournée », « ces
bruits d’ossements et ces craquements et ces voix qui s’exaspèrent,
et mon front où viennent se briser des éclats minuscules
de gravier », et Francesco, la cage thoracique brisée,
qui meurt asphyxié tandis que les tribunes scandent « England !
England ! ».
Les rescapés du stade ont beau jongler avec les mots « impensable », « terrifiant » « monstrueux », « atroce »,
cela ne sert à rien, aucun ne peut exprimer ce qui s’est
passé – « les mots sont comme des gamelles
creuses dont le fer ne fait résonner que du vide ».
Laurent Mauvignier, lui, n’en reste pas là. Des années
plus tard, il continue de suivre à la trace ses personnages,
ceux qui sont revenus, tête basse, à Liverpool, ceux
qui se sont réfugiés dans la douce campagne française,
ceux dont le travail de deuil n’en finira jamais. « À Bruxelles,
j’ai compris que c’est le chaos qui est la norme »,
conclut Tana, jeune veuve de 23 ans.
Voici donc le sixième roman de Laurent Mauvignier, cet écrivain
d’une extrême sensibilité et d’une grande
rigueur qui ne cesse d’explorer la souffrance, la solitude,
le désespoir de ses contemporains et de rendre la parole aux
sans-voix. Fidèle à sa méthode endoscopique
et à son style organique, il construit tous ses romans autour
de longs monologues intérieurs. Dans la foule est
un chœur de confessions époumonées, une polyphonie
de douleurs singulières que le 29 mai 1985 a réunies,
que Mauvignier nous restitue dans une fresque qui décrit à la
fois la fin d’un monde et le tonitruant silence qui s’ensuit.
Le plus surprenant, le plus émouvant aussi : du pur spectacle
de la bestialité, Mauvignier a su tirer un livre d’une
grande humanité. Ne cherchez pas à comprendre. Lisez.
C’est inoubliable, comme le Heysel.
Jérôme
Garcin, Le Nouvel Observateur, 14 septembre 2006
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