
© Jean-Luc Bertini/Opale |
| Eric Chevillard
est né en 1964 à La Roche-sur-Yon.
Nous signalons le
site, réalisé par Even Doualin, consacré à l’œuvre
d’Eric Chevillard.
Il a fait paraître aux Editions de Minuit :
Mourir menrhume
1987, 120 p., 7,47 €
Le démarcheur
1989, 128 p., 7,47 €
Palafox
1990, 192 p., 11,43 €
Le caoutchouc, décidément
1992, 128 p., 9,91 €
La nébuleuse du crabe
1993, 128 p., 13,50 €
Prix Fénéon 1993
Préhistoire
1994, 176 p., 11,89 €
Un fantôme
1995, 160 p., 11,89 €
Au plafond
1997, 160 p., 11,89 €
Luvre
posthume de Thomas Pilaster
1999, 192 p., 13,50 €
Les absences
du capitaine Cook
2001, 256 p., 15,09 €
Du hérisson
2002, 256 p., 15 €
Le vaillant
petit tailleur
2003, 256 p., 15 €
Palafox
Collection "Double", 2003, Volume triple,
6,70 €
Oreille rouge
2005, 160 p., 14 €
Démolir Nisard
2006, 176 p., 14 €
La nébuleuse du crabe
2006, coll. "Double", 5,50 € |
|
|
Présentation
Cet écrivain
aime sa chambre, sa table, sa chaise, dans la pénombre : on
l'envoie en Afrique où sont les lions, dans le soleil. Que
va-t-il chercher là-bas ? Un grand poème, dit-il.
Ou ne serait-ce pas plutôt l'inévitable récit
de voyage que tant d'autres avant lui on rapporté ? On
l'a lu déjà, et relu. L'auteur va prétendre que
des indigènes l'on sacré roi de leur village. Il aura
percé à jour les secrets des marabouts et appris de
la bouche d'un griot vieux comme les pierres quelque interminable
légende avec métamorphoses. Le pire est à craindre.
Par bonheur, l'aventure tourne court. L'hippopotame se cache. L'Afrique
curieusement ne semble guère fascinée par le courageux
voyageur. En revanche, celui-ci prend des couleurs : est-ce le soleil
ou la honte ? Nous l'appellerons Oreille rouge.
Presse
Une attaque
jubilatoire du récit de voyage et, au passage, de la pose des
faux écrivains : qu’est-ce qui compte le plus, l’accessoire
ou le vécu ?
Depuis plusieurs romans déjà, Eric Chevillard
semble vouloir prendre plaisir à saboter en creux les genres
littéraires. On se souvient que, pour Les Absences du capitaine
Cook, il était parti – une épée en
plastique autour de la taille – à l’abordage du
roman d’aventures. Plus récemment, avec Du hérisson,
il avait planté quelques jouissives épinettes dans les
mollets de l’autobiographie ; tandis que Le Vaillant Petit Tailleur
avait, lui, réglé l’humble cas du conte, surtout
celui de Grimm.
Avec Oreille rouge, son treizième et
nouveau et très beau roman, l’auteur a cette fois décidé
de s’offrir au grand jour le carnet de voyage. De se l’offrir
avec une certaine aménité, parce qu’il n’est
jamais question, dans la langue et les univers apaisés de Chevillard,
de démolir pour démolir. Il s’agit plutôt
de démonter pour remonter, de jeter les pièces au sol
et au soleil pour reconstruire ensuite, lentement et sans notice,
loin des us et des coutumes.
Au début d’Oreille rouge, il est
question, comme souvent chez Chevillard, d’un écrivain
au travail. D’un écrivain à qui l’on aurait
proposé d’exercer ses quelques talents en Afrique, au
Mali plus exactement. La question centrale est posée d’emblée
: « Au nom de quoi faudrait-il partir ? Et s’il était
plus aventureux de rester ? » Et si l’écriture
comme l’herbe pouvait être plus verte ailleurs, s’interroge
notre narrateur, qui, dans le doute, en profite pour faire l’acquisition
d’un « petit carnet de moleskine noire », cet outil
de base de l’écrivain voyageur dont Chevillard fournit
d’emblée une description très « pongienne
», qui fixe le ton sarcastique et léger du livre.
Car notre héros tergiverse, part, revient, repart,
n’est jamais parti du tout, tourne en rond et évoque
au final autant le contenu de son hypothétique voyage que le
carnet qui est censé le contenir. Et si tout cela n’était
qu’une simple question de (mauvaise) posture, ironise très
vite Chevillard, qui fournit à mi-roman un premier élément
de réponse laissant bien peu de doutes sur ses intentions :
« Car s’il venait à égaler son petit carnet
de moleskine noire, que lui resterait-il de l’Afrique ? »,
se demande l’auteur auscultant son héros. Car ce qu’il
« reste » est surtout une habile synthèse de ce
que l’on nous offre et de ce que l’on a le talent d’y
prendre.
Et tout au long d’Oreille rouge, l’Afrique,
et plus exactement le Mali, se fait particulièrement pingre
avec notre héros au travail – alors contraint de jongler
entre fausses pistes et illusions au moment où il faut composer
ce « grand poème qui contiendra l’Afrique ».
Un grand poème qui affiche ses limites plus le texte avance,
parce que la littérature est poreuse et ne peut pas prétendre
tout saisir, tout capturer, conclut alors avec insistance l’ombre,
sévèrement portée, de l’auteur.
Pour finir son exposé simple et discret, Eric
Chevillard s’amuse alors à composer la fin hilarante
d’Oreille rouge en une succession d’entartages textuels
de son narrateur, et par extension de tous ces naturalistes errants
qui s’obstinent à penser, au-devant des navires et autres
embarcations, que le là-bas s’écrit forcément
différemment de l’ici.
Pierre Siankowski, Les Inrockuptibles, 9 février
2005
Il y a une veine voyageuse chez
Eric Chevillard, dont témoigne Les absences du capitaine
Cook (Minuit, 2001). Mais il s’agissait, jusqu’à
présent, de voyages encyclopédiques, hautement virtuels.
Encaqué loin du monde, l’écrivain rêvait
d’héroïsme savant, de zoologie descriptive et de
découvertes rares, le nez plongé dans ces livres qui,
jadis, faisaient rêver l’immobile Français de la
France profonde, entre les « voyages extraordinaires »
de Jules Verne et les « voyages instructifs » de la famille
Fenouillard.
Cette fois, « Oreille rouge » – puisque
les natifs du Mali le surnomment ainsi quand il les rencontre enfin
– doit pour de bon s’extraire de sa coquille : «
On l’invite en résidence d’écriture dans
un village du Mali, sur le Niger. Comme s’il avait besoin de
se rendre là-bas pour écrire. Qu’on lui apporte
une table, une chaise, un crayon et du papier. Sujet, avons-nous dit,
l’Afrique. Facile. » Et c’est ainsi qu’Oreille
rouge croit s’en tirer, dissertant d’emblée sur
les mœurs de la girafe et de l’hippopotame – surtout
l’hippopotame qui, dans le bestiaire d’Eric Chevillard,
rejoint le hérisson. Encore qu’un hippopotame soit plus
encombrant à contempler qu’un hérisson, posé
grandeur nature sur la table de l’écrivain.
Mais il faudra bien qu’Oreille rouge fasse le voyage,
afin d’écrire le grand poème sur l’Afrique.
Il se donne des airs, parade auprès des proches. Rimbaud n’est
pas son cousin. Il est terrifié, bien sûr. Il invente
tout et n’importe quoi pour ne pas quitter sa tanière.
Et multiplie les vantardises, posant tantôt au journaliste baroudeur,
tantôt à l’écrivain visionnaire, conscience
des peuples.
Non sans mésaventures, le nouveau Fenouillard
finit par s’en aller. Voici le fameux séjour, en résidence
sur les rives du Niger. Description des us et coutumes maliens, observation
des hippopotames, considérations ethnologiques, opinions diverses
sur l’humaine condition, anecdotes pittoresques, etc. Oreille
rouge au Mali, c’est le télescopage de Tintin au Congo
et d’Impressions d’Afrique, le shake-hand de M. Prudhomme
et de Michel Leiris. « Doctor Chevillard, I presume… ».
« Heureux, qui comme Ulysse… » Voici,
pour finir, Oreille rouge de retour sur son petit Liré, «
plein d’usage et raison ». Plus discoureur que jamais,
il est prêt pour toutes les conférences et donne bien
volontiers des cours de civilisation, assortis d’une géopolitique
mondiale.
Cet autoportrait en écrivain-voyageur est réjouissant.
Eric Chevillard, comme toujours, mêle au démontage de
la « bêtise », cher à Flaubert – qui
est d’abord un démontage de soi-même – de
belles trouvailles où la poésie (la vraie) le dispute
à la contemplation. Et gratifie le lecteur de quelques contes
africains dans la manière du Vaillant petit tailleur, si réjouissant,
paru en 2003.
Jean-Maurice de Montremy, Livres Hebdo, 28
janvier 2005
Le livre s’appelle Oreille
rouge pour la bonne raison que son héros s’appelle
Oreille rouge, ce n’est pas son vrai nom, le vrai, on l’ignore,
on a seulement idée du genre de prénom qu’il pourrait
mériter : Jules, Alphonse ou Georges-Henri comme il est suggéré
à la première page, ou Jules, Alphonse ou Louis-Marie
ainsi qu’à trois pages de la fin on le suppose. Oreille
rouge et Eric Chevillard ont au moins deux points communs (et une
infinité d’autres que nous partageons à plusieurs,
deux bras, deux jambes etc.) : ils sont nés en Vendée
depuis une quarantaine d’années, ils ont voulu écrire
un livre sur l’Afrique, peut-être celui que l’on
vient de lire. Et un troisième : ni de l’un ni de l’autre
on ne saurait dire s’ils sont allés ou non réellement
à Bamako avant d’écrire le livre.
Dans le livre, on ne dit pas pourquoi son héros
s’appelle Oreille rouge, pour le savoir il faut en ressortir
et lire la quatrième page de couverture qui est, comme à
chaque fois, du pur Chevillard et le meilleur résumé
qu’on puisse en faire au risque de passer pour un paresseux
en la recopiant longuement, mais, comme on dit aux Chiffres et aux
lettres, pas mieux : « Cet écrivain aime sa chambre,
sa table, sa chaise, dans la pénombre : on l’envoie en
Afrique où sont les lions, dans le soleil. Que va-t-il chercher
là-bas ? Un grand poème, dit-il. Ou ne serait-ce pas
plutôt l’inévitable récit de voyage que
tant d’autres avant lui ont rapporté ? On l’a déjà
lu et relu. L’auteur va prétendre que des indigènes
l’ont sacré roi de leur village. Il aura percé
à jour les secrets des marabouts et appris de la bouche d’un
griot vieux comme les pierres quelque interminable légende
avec métamorphoses. Le pire est à craindre. Par bonheur,
l’aventure tourne court. L’hippopotame se cache. L’Afrique
curieusement ne semble guère fascinée par le courageux
voyageur. En revanche, celui-ci prend des couleurs : est-ce le soleil
ou la honte ? Nous l’appellerons Oreille rouge. »
Le récit est un triptyque dont les volets extérieurs
une fois repliés ne recouvriront jamais le panneau central,
ils sont trop courts et c’est tant mieux car du milieu comme
du reste il n’y a rien à cacher. Un, avant le départ
pour l’Afrique. Deux, le séjour. Trois, retour à
la case. Dans le film d’Alain Tanner Retour d’Afrique,
les personnages non plus n’y mettaient pas les pieds. Le voyage
d’Oreille rouge ne l’aura pas changé, soixante-douze
kilos au départ, au gramme près au retour. Entre les
deux, il sera devenu un Africain de caricature dont la grimace finira
vite par s’estomper (« Est-ce que les Blancs seraient
des Nègres morts ? » page 148). Entre les deux, on aura
bien ri de la vanité des hommes. Des hommes en général,
des écrivains en particulier.
Oreille rouge a acheté un petit carnet noir couvert
de moleskine, avec un élastique en guise de fermoir (et même
deux, mais patience, sans compter que page 41 l’auteur doute
que ce soit de la moleskine véritable), un passeport trop neuf,
et brûle de partir, brûle de peur de partir : «
Dans ce pays sans ombre, il y aura bientôt la mienne…
» Sur la première page il écrit : « Déjà
trois heures de vol, l’Afrique se rapproche et je ne vois toujours
pas grossir l’éléphant. » On avance ainsi
à petites touches sans avoir l’air d’y toucher,
et sans que l’on sache si chaque notation est ridicule parce
qu’elle figure au carnet ou cocasse d’appartenir au livre
: « Le jour, tous les Blancs se ressemblent », page 45,
« enchanté dit le prince à la grenouille. Plus
que vous croyez, répond-elle à ce répugnant crapaud
». Oreille rouge invente des proverbes africains : « Ne
creuse pas sous tes pieds pour agrandir ta pirogue… Ce que la
hyène recrache, ta fille n’en voudra pas non plus…
C’est donc toi que le vent cherchait dans la savane immense…
Quand le charognard commence à tourner sur lui-même,
sa famille s’inquiète… Le caïman ne retire
pas ses dents pour boire », et, satisfait, il tombe dans le
fleuve. L’eau ici se vend en sachet. Comme chez nous les poissons
rouges, dit-il.
Tous les livres d’Eric Chevillard laissent pantois.
A les lire trop vite on se laisse éblouir par l’intelligence
et l’absurde de son humour, par l’aplomb et le talent
qu’il a de dire des niaiseries comme des évidences qui
nous avaient échappé, de les emboîter les unes
dans les autres afin d’empêcher le lecteur de se retourner,
tout occupé qu’il est à rigoler, un peu comme
au spectacle on se retient d’applaudir de peur de manquer la
suivante. Tout cela est vrai, et tout cela serait vain et vide si,
dans la dérision de ses personnages, dans le regard affectueux
qui les couve, il n’y avait la profondeur d’un puits où
le cercle de l’eau au loin, obscur et luisant, ne nous renvoyait
notre propre image de lâcheté, de vanité, de modeste
vantardise, du ridicule qu’on a de croire de quelque importance
ce petit moment d’individuation entre deux éternités
de néant qu’est notre passage furtif sur une petite terre
égarée parmi les étoiles. Ce n’est pas
une raison de ne pas rire lorsque l’Africain découvrira
le couteau suisse, que l’oiseau bleu fera son nid dans la fourche
de votre lance-pierres, que le ventilateur en vol stationnaire au-dessus
du lit fondra sur vous, quand la branche imite le boa, quand le baobab
est porté en triomphe par ses racines et l’hippopotame
contenu tout entier entre les pages de l’encyclopédie
comme le coquelicot dans l’herbier. « Le fétu est
considérable », dit le livre, et l’éléphant
irréfutable.
A son retour, Oreille rouge « a retrouvé
ses mains au fond de ses poches » (page 154).
Jean-Baptiste Harang,
Libération, jeudi 3 février 2005
Sans
doute y en a-t-il parmi vous qui ne connaissent pas encore Eric Chevillard.
Qui n’ont lu aucun de ses treize romans, ni Palafox,
ni Le Caoutchouc décidément, ni Au plafond.
Qui n’ont jamais goûté la poésie qui court
en clandestine à travers sa prose, ni savouré la folie
douce de son inspiration. Qui ne se sont jamais laissé emporter
par sa fantaisie ou le mouvement irrésistible de ses mécaniques
imaginaires et métaphoriques. Sans doute y en a-t-il parmi
vous qui ne connaissent pas encore son intelligence aiguë de
la vacuité du monde, son ironie désespérée,
la déflagration de son humour. A tous ceux-là, on voudrait
faire une suggestion, en confidence : lisez le dernier Chevillard,
qui vient de paraître chez Minuit. Il s’appelle Oreille
rouge et met en scène un écrivain plutôt
casanier, parti en résidence dans un village du Mali, soigneusement
muni d’un petit carnet de moleskine noire avec un élastique.
Après avoir minutieusement démonté
l’édition savante (L’Œuvre posthume de
Thomas Pilaster), le roman d’aventures (Les Absences
du capitaine Cook), l’autobiographie (Du hérisson)
ou le conte (Le Vaillant petit tailleur), Chevillard s’attaque
cette fois à la littérature de voyage. Et c’est
un festival. Son héros hésite, joue avec la tentation
de l’Afrique, parade en baroudeur, rêve du grand poème
qui contiendra le continent tout entier, court après l’hippopotame
qui ne cesse de se dérober…
L’auteur met ses pas dans les siens, épingle
chacune de ses postures, pointe nos vanités, invente des proverbes,
imagine des contes africains, disserte sur les mœurs de l’hippopotame.
Pour mettre la littérature et le monde à l’épreuve.
C’est du pur Chevillard. Une voie royale pour plonger tout habillé
dans la magie d’une des œuvres les plus singulières
de la littérature française contemporaine.
Michel Abescat, Télérama,
2 mars 2005
 |