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Enzo Cormann est né en 1953.
(site : www.cormann.net)
Il a fait paraître aux éditions de Minuit :
Credo suivi du Rôdeur
1982. 80 p., 6,71 €
Sang et eau
1986. 80 p., 10,37 €
Sade, concert d'enfers
1989. 152 p., 9,91 €
Takiya, Tokaya suivi de Ames sœurs
1992. 160 p., 9,91 €
La Plaie et le couteau suivi de L'Apothéose secrète
1993. 144 p., 9,91 €
Diktat
1995. 160 p., 8,84 €
Toujours l'orage
1997. 96 p., 8,99 €
Cairn
2003.
128 p., 10 €
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Présentation
"Prends garde, dit un adage russe, que ta tête ne se trouve entre les mains de ceux qui t'applaudissent."
Nombre des êtres qui contribuent à nous rendre la vie plus vive, sont les victimes de notre idolâtrie.
Le trompettiste Chet Baker (1929-1988), le peintre Jean-Michel Basquiat (1960-1988) et l'écrivain Bernard-Marie Koltès (1948-1989), sont de ces "anges" transformés en objets de culte par l'adulation de ceux qui leur ont survécu.
Mais ceux qui ont pour nom désormais (quelque part dans les limbes…) Prince de la Fêlure, Enfant Radiant et Desperado Joyeux, n'ont pas encore dit leur dernier mot.
E.C.
Représentation
du 24 novembre au 19 décembre 2004
Théâtre National de la Colline
du 11 au 15 janvier 2005
Théâtre National Populaire de Villeurbanne
texte et mise en scène Enzo Cormann
scénographie Catherine Calixte
musique Jean-Marc Padovani
son Jean-Damien Ratel
assistante mise en scène Annabelle Millot
avec Carlo Brandt, Xavier Thiam (distribution en cours)
production Théâtre National de la Colline
Le prince de la fêlure, l'enfant radiant et le desperado joyeux
Bernard-Marie Koltès est né le 9 avril 1948 à Metz, dans une famille catholique pratiquante - son père était officier de carrière. Cet écrivain, dramaturge et romancier, que Patrice Chéreau qualifia de " desesperado joyeux ", est mort du sida, à Paris, le 15 avril 1989, à l'âge de 40 ans.
Jean-Michel Basquiat est né le 22 décembre 1960 à Brooklyn, New York, d'une mère d'origine portoricaine et d'un père d'origine haïtienne, dans une famille de la middle class américaine. Ce graffiteur devenu en quelques années l'un des peintres les plus cotés de la planète, complice d'Andy Warhol, que René Ricard nommait " l'enfant radiant ", est mort le 12 août 1988, dans son loft, à New York, d'une overdose d'héroïne, à l'âge de 27 ans.
Chet Baker est né le 23 décembre 1929, à Yale, petite ville de fermiers de l'Oklahoma, deux mois après le krach boursier de Wall Street. Ce trompettiste et chanteur, " prince de la délicatesse et de la fêlure " (la formule est de Gérard Rouy), qui sillonnait le monde de concerts en studios, sans foyer ni compte en banque, fut retrouvé mort le vendredi 13 mai 1988, dans une petite rue d'Amsterdam, derrière le Prinz Hendrik Hotel, tombé de la fenêtre de sa chambre, située au deuxième étage. Il était âgé de 59 ans.
Mon respect pour ces trois-là, et l'amour que je porte à leurs œuvres respectives, m'ont conduit à représenter leur rencontre post-mortem dans les limbes muséales de l'adulation générale.
Le titre d'un dessin d'Antonin Artaud (" La Révolte des anges sortis des limbes "), représentant trois cercueils ouverts et habités, outre qu'il m'a fourni le titre du poème dramatique, a grandement nourri les songeries qui présidèrent à sa composition.
Presse
Bienvenue dans les limbes, cet endroit de nulle part, entre enfer et paradis, où sont condamnées à l’errance éternelle les âmes sans ancrage. C’est ici que l’auteur Enzo Cormann réunit trois hommes, morts à la fin des années 1980, qui de leur vivant ne se sont jamais rencontrés : l’écrivain Bernard-Marie Koltès, le peintre Jean-Michel Basquiat et le trompettiste Chet Baker. Ils ne s’avancent pas sous leur nom propre, mais portent ce qu’Enzo Cormann appelle leur « nom d’ange », celui qui est le plus souvent associé à chacun : « le desperado joyeux », pour Koltès, « l’enfant radiant », pour Basquiat, et « le prince de la fêlure », pour Baker.
Si l’on reconnaît l’un à son sourire, le deuxième à ses pieds nus et le troisième à son élégance, ce ne sont pas Koltès, Basquiat et Baker tels qu’ils ont été, mais tels que le souvenir, trop souvent mangeur d’hommes et d’histoires, voudrait qu’ils soient : des icônes, enfermées dans leur légende, prisonnières de leur œuvre. Enzo Cormann leur offre une heure, justement nommée La Révolte des anges, dans laquelle ils se glissent, comme des ombres de l’au-delà, mais des ombres bien vivantes, venues nous rappeler au désordre du monde.
Les voilà donc, dans un décor qui transpose les limbes dans la salle d’un musée moderne, où sont exposés leurs trois masques mortuaires. Ils se sentent, se frôlent, se griffent et jouent, dans un corps à corps qui les oppose et les unit autour d’une même question : qu’a-t-on fait de nous ? « Tu sèmes le doute et les gens te haïssent / Puis tu meurs et les gens te vénèrent parce que le doute est mort aussi », dit Baker. « Il est certainement plus commode d’idolâtrer le nom d’un mort / Qu’un semblable dont on se dit qu’il a appris en même temps que vous à ne pas pisser sur ses grolles », dit Koltès. « Portrait de l’Artiste en Jeune Mort / Portrait de l’Artiste en Jeune Roi », dit Basquiat.
Tombeau de la postérité, requiem pour un peintre, un écrivain et un musicien. Enzo Cormann rêve. Il imagine les trois « anges » partis faire une virée ensemble en Toscane, en une scène passionnée comme peut l’être une nuit à l’ombre des oliviers. Il les fait danser avec le temps de l’écriture, de la peinture et de la musique. Il les habille de leurs doutes et de leurs combats, du désir d’être qui fut le leur, et de ce qu’il en reste.
« Trois mesures de silence »
La révolte est affaire de ton, plus que de mots, dans le spectacle présenté à la Colline. Alors que beaucoup d’auteurs échouent à mettre en scène leurs textes, Enzo Cormann semble avoir trouvé naturellement le chemin du plateau. On a l’impression qu’il tire un rideau et que s’ouvre un autre monde, habité par trois hommes à la fois familiers et lointains. Ce qu’ils disent n’est pas à graver dans le marbre, mais la façon dont ils le disent s’impose avec une étrange douceur.
Entre les trois « anges », la fluidité fait merveille, qui repose sur des acteurs à la lisière entre la personne et le personnage qu’ils jouent : Jean-Louis Loca est Basquiat, intrépide ténébreux, et Thierry Blanc, Koltès, avec le retrait de son sourire. Quant à Carlo Brandt, Baker, il est prodigieux. Musicien dans tout son corps, jusqu’à la phalange de ses doigts qui inventent des arabesques insensées, il semble échapper à la pesanteur.
Il arrive un moment, dans la pièce, où Baker offre « trois mesures de silence ». Carlo Brandt dessine alors dans l’air la forme infinie et pleine que pourraient prendre ces mesures. C’est tellement étonnant de voir un silence ainsi incarné que tout le monde suspend sa respiration, incrédule et fasciné. Comme on le dit en Suisse, d’où vient l’acteur : « Mieux, ce serait pas tenable. » N’y aurait-il que cet instant, La Révolte des anges vaudrait de passer une heure à la Colline.
Brigitte Salino, Le Monde, 13 décembre 2004
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