
© Thomas Bilanges |
| Clément Rosset
est né en 1939. Il a enseigné la philosophie
à l'université de Nice.
Il a fait paraître aux Editions de Minuit :
Le réel. Traité de lidiotie
1978, 160 p., 13,50 €
2003. " Reprise "
160 p., 9,50 €,
Lobjet singulier
1979-1985, 112 p., 9,91€
La force majeure
1983, 102 p., 10 €
Le philosophe et les sortilèges
1985, 120 p., 13 €
Le principe de cruauté
1988, 96 p., 10,52 €
Principes
de sagesse et de folie
1992, 128 p., 10,52 € F
En ce temps-là.
Notes sur Louis Althusser
1992, 48 p., 5,34 €
Le choix des mots
suivi de La joie et son paradoxe
1995, 160 p., 10,37 €
Le démon de la tautologie
suivi de Cinq petites pièces morales
1997, 96 p., 9,91 €
Loin de moi
Étude sur l'identité
1999, 96 p., 10 €
Le régime
des passions
2001, 96 pages, 9,91 €
Impressions
fugitives
2004. 80 p., 9,50 €
Fantasmagories
2006. 112 p., 10,50 €
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Présentation
Une étude des différentes figures du
double, conçu comme marque d'irréalité et principal
facteur d'illusion, telle que je la mène depuis longtemps,
serait incomplète sans une brève exploration des domaines
de l'ombre, du reflet et de l'écho. Car, et contrairement aux
doubles porteurs d'illusion, ces doubles de " seconde espèce
" sont des garants de la réalité des objets dont
ils constituent l'environnement forcé, quelque fugitif et parfois
inquiétant que celui-ci puisse sembler. La littérature
nous enseigne depuis longtemps ce qu'il en coûte d'être
privé de son ombre ou de son reflet et, pour parodier La Fontaine,
qu'à lâcher l'ombre on perd aussi la proie.
Presse
Clément Rosset affine sa théorie d’un réel insignifiant, à accepter
comme tel.
On prend mal, en
général, d'être traité d'idiot. N'avoir que l'air, déjà, vous rend crétin.
Si on le fait, l'idiot, on ne l'est pas, si on l'est, du village, on amuse
les enfants, si on l'est grave, on inquiète - mais, dans tous les cas,
stupidité aujourd'hui, maladie congénitale jadis, l'idiotie ôte de l'homme
tout ce qui fait l'honnête homme, l'esprit, l'acumen, la vivacité de
l'intelligence, le sens de l'humour et de la repartie, et le range
assurément du côté des bêtes. On n'ose pas dire dès lors que Clément Rosset
n'a jamais cessé de s'intéresser à ce qui est idiot, car on laisserait
entendre, soit que son entreprise est elle-même idiote, ou de dérision, soit
qu'une âme débordant d'amour et de compassion l'a porté à assister les
pauvres en esprit. En réalité, il faut se demander ce qu’était l’idiot
avant de devenir manche et ballot. On conçoit aisément que d'abruti
on puisse remonter à ignorant. L'ignorant est celui qui ne sait pas,
par exemple, dans le travail, celui qui n'a pas le tour de main, ne connaît
pas les ficelles, n'est pas du métier. C'est déjà mieux pour l'idiot : il
est celui qui n'appartient pas au «corps», à la corporation, qui n'est pas
d'ici, l'étranger. Avant de devenir celui qui ignore tout, il était donc
celui dont on ne sait rien, un «type», un quidam. Prise à rebours,
l'étymologie conduit ainsi au sens originel de idiôtês, le
«particulier», un fait ou un individu quelconque, simple, unique.
L'existence en tant que singularité, «sans reflet ni double»: telle
est l'idiotie.
Le Réel. Traité de l'idiotie,
plusieurs fois réédité, date de 1977. Il constitue, avec
le Réel et son double (Gallimard, 1976), le socle sur lequel Clément
Rosset (né en 1939) a bâti toute sa pensée, qu’il peaufine encore
aujourd'hui avec Impressions fugitives. Bergson aurait dit que les
philosophes authentiques n'ont en général qu'une seule chose a dire, et
mettent toute leur vie à la dire. C'est le cas de Rosset, qui, livre après
livre, montre que le réel est idiot, que toute réalité est nécessairement
quelconque - «Hormis le fait de sa réalité même qui est l'énigme par
excellence, c'est-à-dire tout le contraire de quelconque» -, que tout ce
qui existe peut être suffisamment expliqué par le hasard et que lui accorder
une signification est tout à fait illusoire. Rendre le réel à son
insignifiance revient évidemment à rendre le réel à lui-même, à en faire
quelque chose d'«unique» Mais, parce qu'il est ce qu'il est, tantôt
déterminé tantôt fortuit, le réel forcément déçoit. Aussi l'intelligence
humaine ne résiste-t-elle pas à la tentation de lui attribuer une
signification, et l'affuble-t-elle de valeurs imaginaires, qui «sont
autant d'ombres portées sur la véritable"valeur"ou "nature"du réel».
Devant le réel, l'homme, si on peut dire, fait un «paso doble»: il
l’enchante,le fait tournoyer, lui donne de la profondeur, de l'épaisseur, un
sens, une direction, une histoire, une généalogie, le dédouble, le scinde en
copie-modèle, l'incruste dans un monde dont l'«authenticité» devrait être
cherchée dans des arrière-mondes, au travers des «reflets» qu'il produirait,
derrière des masques, des faux-semblants et des simulacres. Ce qui justifie,
ensuite. La plus ancienne et la plus solennelle des mises en garde, que toute
la philosophie, depuis Platon, a pris en compte : il ne faut pas lâcher la
proie pour l'ombre ! Pour Rosset, il y a là, au contraire, la plus tenace
des illusions. Il est en effet inutile de s'escrimer à «creuser» dans les
choses pour leur arracher un secret qui n'existe pas: «C'est à leur
surface, à la lisière de leur existence, qu'elles sont incompréhensibles,
non d'être telles, mais tout simplement d'être.» D'où la «vision
tragique de l'existence» qu'il défend, et qui, loin d'inventer sans
cesse des miroirs, des leurres, des doubles ou des utopies pour échapper a
une réalité insupportable, accepte le réel tel qu'il est, comme
«singularité stupéfiante», comme «émergence insolite dans le champ de
l'existence» - avec ce qu'il peut avoir de cruel ou d'injuste.
Impressions fugitives
est une sorte de coda de la réflexion sur le double
commencée en 1976. Il y est question des «doubles de proximité»,
qui ne sont pas des prolongements fantomatiques du réel mais leurs
compléments, leurs attributs obligés, au sens où on ne peut
songer à un corps ou à un son sans songer à l'ombre qu'il porte, à
l'image qu'il reflète ou à l'écho qu'il produit (pourvu qu'il se
trouve une source de lumière, un miroir ou une falaise quelconque). Si
ces ombres, ces reflets ou ces échos venaient à manquer, ils
«débouteraient par leur absence n'im-porte quel objet d'une prétention
à la réalité».Que serait une proie sans ombre ? Et une ombre
privée de l'objet qu'elle ombrage? Que seraient les échos ou les
reflets de rien? Habitué à quitter le territoire de la
philosophie - borné par Spinoza, Schopenhauer, Nietzsche et, comme
ennemi, Platon - et aller du côté du cinéma, de la peinture, de la
musique ou de la bande dessinée, Rosset, pour évoquer les corps sans
ombre ou les ombres sans corps, suit Ovide et Dante, Chamisso
(Merveilleuse Histoire de Peter Schlemihl) et Hoffmann, Chirico ou
Jacques Tourneur. Il le fait avec son humour et son ironie habituels,
expression d'un art maîtrisé de la désillusion qui, à force de flirter
avec la désespérance (dont, dans sa vie, il a subi, il y a quelques
années, les effets dépressifs), finit par la vaincre. Qu'on ne s'y
trompe pas en effet : la «vision tragique» de Clément Rosset peut
certes entraîner le pessimisme, mais aussi attiser l'amour de
l'existence, parce qu'elle est lucidité - apte donc à constater (ce en
quoi consiste la joie) que la vie des individus résiste malgré tout
aux nombreuses et bonnes raisons de la trouver misérable, absurde ou
ridicule.
Robert Maggiori, Libération, 19 février 2004
Philosophe
pénétrant, lecteur vigilant des textes des écrivains (Lewis Carroll,
Hofmannsthal, Chamisso…), Clément Rosset étudie l’ombre, le reflet,
l’écho. Il choisit la précision de l’indéterminé, la définition de
l’indécis, l’exactitude de l’incertain, la justesse inquiétante du
perplexe.
En un style très différent de celui de Vladimir Jankélévitch, Clément Rosset
met en lumière le « Je-ne-sais-quoi » et le « Presque-rien ». Il analyse les
jeux de l'irréel troublant, de l'illusion embarrassante. L'ombre peut être
vendue, perdue ; elle peut se promener loin de son corps ; elle n'a alors guère
le désir de revenir à sa servitude passée. Elle est désobéissante, rebelle : «
telle une anguille que sa peau grasse rend glissante, elle s'échappera toujours
de vos doigts. »
Les récits fantastiques, la philosophie, la poésie évoquent parfois le manque
de l'ombre, parfois trop d'ombres, parfois une ombre en dehors des corps. Les
ombres, leur absence ou leur déplacement insistent sur le non-vivant (sinon sur
la mort qui n'est guère prononcée). Dans l'opéra de Richard Strauss, La femme
sans ombre (1919), l'absence d'ombre signale un corps essentiellement non
vivant, « ou plutôt un corps qui ne possède plus que l'apparence de la vie,
ayant cessé de vivre ou n'ayant pas commencé à vivre ». Dans L'étrange
histoire de Peter Schlemihl (1814) de Chamisso, l'individu sans ombre est
persécuté, insulté et « l'ombre surpasse dans l'opinion l'or lui-même ». Dans un
récit (1955) du Japonais Abe Kobo, une bête féroce dévore l'ombre du narrateur :
« L'ai-je rêvé ou ai-je, à ce moment, entendu mon ombre pousser un petit cri
comme si, à l'agonie, elle implorait du secours ? » Puis, très vite, le corps du
narrateur semble également disparu ou « du moins invisible ». S'agit-il d'une
rêverie, d'une folie, d'un doute méthodique, du réel terrifiant, d'un
envoûtement imprécis (ou peut-être trop précis), d'un instant éphémère ?
La femme sans ombre est à la fois immortelle et « morte à la vie » ; un autre
corps sans ombre est à la fois surnaturel et maudit. Dans le Purgatoire,
Dante s'inquiète en constatant que Virgile, le guide, est dépourvu d'ombre.
Les fantômes sont des ombres eux-mêmes qui n'engendrent pas d'ombre. Le
vampire, mort-vivant, n'a ni reflet ni ombre.
Mais, au contraire, dans le fantastique, des ombres sont des forces
immatérielles, des violences impalpables. Dans La Féline du metteur en
scène Jacques Tourneur, l'ombre de la panthère griffe et lacère... .Sur
l'affiche du film du Cabinet du docteur Caligari (1920), l'ombre du
docteur est gigantesque, monstrueuse. Le cinéma est un théâtre d'ombres
redoublées, métamorphosées, ambiguës et redoutables. Ou bien, selon Clément
Rosset, « la partie rêvante de l'homme est bien proche de sa part sombre ou de
sa part d'ombre ». Et Freud place un vers de Virgile en épigraphe : « Flectere
si nequeo Superos, Acheronta movebo » (si je ne puis fléchir les Dieux, je
saurai émouvoir le fleuve des ombres).
Se multiplient les jeux de la réflexion (en plusieurs sens), les miroirs
présents et absents, les reflets et leur disparition, leur dispersion. Si le
miroir est un appareil à enregistrer les corps vivants, il échoue à identifier
le vampire et, simultanément, il est la preuve de la prétendue « existence » du
vampire sans reflet. Ou bien, dans le Horla de Maupassant, un reflet «
saisi » à l'improviste est un « autre », si proche de moi (trop proche),
m'épie... A la différence de l'écho et de l'ombre, le reflet « présente un
caractère dissymétrique qui fait que ce que je vois dans le miroir, ou le
rétroviseur, est toujours l'inverse de ce qui se reflète, à l'exception de la
ligne idéale qui sépare la moitié droite et la moitié gauche de l'image reflétée
». Et cette ligne « idéale » perturbe et s'égare : paradoxale.
Dans Les aventures d'Alice au pays des merveilles, au-delà du miroir,
l'exploration du reste de la chambre (déjà inversée) révélera l'existence d'un
monde non plus reflété, mais parallèle, qui ne s'accorde plus au principe de
symétrie et d'inversion. Bien d'autres récits (un film de Cavalcanti, Borges,
des tableaux de Magritte...) mettent en évidence les aspects de l'autre côté du
miroir, dans lequel on fait souvent de mauvaises rencontres...
Les ombres, les reflets, les échos seraient des doubles fugaces, instables,
qui seraient, en principe, proches : des attributs du corps. Mais, ils
pourraient devenir des lointains et trouveraient parfois, séparés du corps, une
autonomie étrange et dangereuse.
Alors, Clément Rosset suggère très discrètement certaines figures d'une
géométrie improbable et ironique : des lignes flottantes, des surfaces
déplacées, des volumes impossibles, des dimensions imprévisibles, des symétries
et des dissymétries, des réfractions.
En même temps, nous devons, en quelque sorte, faire notre deuil du réel et de
l'irréel mêlés. Nous nous résignons. Clément Rosset cite un poème (bien connu)
du trouvère Rutebeuf (XIIIe s.) : « Las que sont mes amis
devenus/Que j'avais de si près tenus ?/Ce sont amis que vent emporte/Et il
ventait devant ma porte. » Seuls, le vent et le souffle comptent peut-être.
Gilbert Lascault, La Quinzaine littéraire, 15 avril 2004
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