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Christian Gailly

Dernier amour

128 p., 12 €, ISBN 2.7073.1885.X
67 exemplaires numérotés sur Vergé des papeteries de Vizille, 65 €

Les premières pages


© Jean-Luc Bertini/Opale

Christian Gailly est né en 1943.

Il a fait paraître aux Editions de Minuit :
Dit-il
1987, 192 p., 65 F
K. 622
1989, 128 p., 65 F
L’air
1991, 160 p., 75 F
Dring
1992, 160 p., 78 F
Les fleurs
1993, 96 p., 59 F
Be-Bop
1995, 192 p., 78 F
L’incident
1996, 256 p., 98 F
Les évadés
1997, 256 p., 95 F
La passion de Martin Fissel-Brandt
1998, 144 p., 68 F
Nuage rouge
2000, 192 p., 85 F
Un soir au club
2002, 176 p., 11,90 €
Dernier amour
2004, 128 p., 12 €


Collection « Double »
Be-Bop
2002, 160 p., 5,30 €
Un soir au club
2004. 176 p., 5,30 €

Présentation

    Imaginez. Il ne vous reste que deux jours à vivre. Qu'est-ce qui est préférable ? Finir tranquille dans l'ennui qu'aura été toute votre vie ? Ou bien, si vous êtes musicien, comprendre enfin pourquoi votre musique vient d'être huée et, dès le lendemain, rencontrer celle qui devrait être votre dernier amour ?

Presse

   La scène se trouve au milieu de ce douzième roman de Christian Gailly, Dernier amour. Le compositeur Paul Cédrat - " élégant grand maigre " - revient seul, exténué, d'un séjour à Zurich, où l'on vient de créer son dernier quatuor. Un " four " : le public a jugé l'œuvre sinistre, répétitive. Mais Paul Cédrat n'a même pas voulu se battre. Il sait, depuis trois mois, que sa fin est imminente. Il a donc voulu tout de suite rejoindre sa villa du bord de mer Les Flots bleus.
   Il est en piètre état, silencieux, presque absent à lui-même. Il ouvre les portes-fenêtres, et la mer fait son entrée dans le roman : " La mer, c'est l'océan qu'on entend maintenant. En pleine puissance sonore. La violence de la lumière ne fait que rendre ce vacarme encore plus assourdissant. Non, ça n'est pas du vacarme. Et ça n'est pas assourdissant. C'est le bruit des vagues à marée haute. " A ces ambiances musicales que Christian Gailly sait si bien écrire, en évitant de les décrire, s'ajoutent les " échanges de couleurs " dont il a le secret : " Ses yeux, poursuit le narrateur, viennent de subir les éclairs du soleil. De plein fouet. Il est de face à cette heure-ci. Dès qu'il a ouvert la porte-fenêtre. Mais alors, l'air de la mer, du large. L'odeur, la tiédeur forte, fraîche. Quel plaisir de respirer un air comme ça. Qui vous rappelle quel plaisir c'est de respirer ".
   Paul Cédrat sait donc qu'il va mourir. Il veut anticiper de quelques jours seulement une fin que son médecin lui annonce cruelle. Il a, pour cette raison, demandé à sa femme de préparer Les Flots bleus, mais de l'y laisser seul. La description de la villa, de ses teintes, de ses matières prolonge ainsi le calme rituel d'évocations colorées commencé aux premières pages par la salle du concert et le grand hôtel de Zurich.
   Paul Cédrat (et le lecteur avec lui) voit tout pour la dernière fois sur le mode du constat, presque à plat, qu'il s'agisse de sa chambre luxueuse, puis du taxi suisse le menant à l'avion, puis de l'avion le menant au taxi parisien puis du train le menant jusqu'aux parages de la mer. Rituel qui culmine avec le troisième et ultime taxi, toujours une Mercedes, qui l'a conduit de la gare jusqu'à la villa.
   L'ordonnance de ces dernières journées, l'intense et discrète poésie du deuil n'empêchent pas les touches d'humour, les petits déréglages et autres coq-à-l'âne d'une vie qui reste encore - malgré l'adieu - une banale vie quotidienne. Aussi Paul Cédrat connaîtra-t-il, aux Flots bleus, de manière insolite, voire cocasse, un épisode de comédie amoureuse tout à fait imprévu : une histoire de peignoirs confondus sur la plage et l'apparition d'une belle nageuse sortie de la mer comme sortait de la lagune l'énigmatique figure révélatrice de La mort à Venise ...
   Ce " dernier amour " dans la vie de Paul Cédrat permet à Christian Gailly d'utiliser en finesse tout son clavier : l'extrême grave, l'élégance, l'incongru. Il n'en perd pas pour autant son sens, tout musical, de la narration. Ceux qui ont aimé Be-Bop (1995), Les évadés (1997) ou Un soir au club (Livre Inter, 2002) retrouveront ici, dans un registre renouvelé, le meilleur de l'écrivain. Et même quelques musiques ou personnages récurrents.

J.-M. M. Livres-Hebdo n°562 du 18 juin 2004

 

   Paul Cédrat va mourir. C’est une question de jours, et même une question d’heure. On ne le sait pas encore quand on le rencontre à Zurich, un soir d’août, lorsqu’il assiste à la création sur scène d’un « Quatuor » de sa composition. Le concert tourne au fiasco intégral, le public juge l’œuvre trop lente, longue, triste et répétitive : «On a vu. Surtout entendu mais aussi vu. La salle se déchaîner contre la musique de Paul. Pas brutalement comme un coup de tonnerre. Plutôt comme un orage lent, long à venir, venant de loin, précédé de coups de vent avec les cris aigus des oiseaux noirs qui tourbillonnent. » Sur ce, retour à l’hôtel.
   Le lendemain, voici Paul revenu à Paris. Exténué par l’expérience de la veille et surtout par la maladie qui, de l’intérieur, le ronge. Paul : « Grand spectre osseux. Lenteur de vieillard. » Un bref passage à l’appartement, et direction la gare. Trois heures dans le train lancé à grande vitesse, et ce seront la villa, l’océan. Elle ne le voit pas mais, sur le quai parisien, Paul croise Lucie, sa femme. La villa, elle en revient, elle l’a préparée pour le séjour de Paul – ses derniers jours, qu’il va peut-être abréger, qu’il a en tout cas décidé de vivre seul, sans elle
   La propriété porte un nom de carte postale, « Les Flots bleus ». Soit une maison en bord de mer, encadrée de pins : « Hauts et nus jusqu’u ciel. Idéalement espacés distillaient une douce clarté, laiteuse, une sorte de lumière de lait avec une pointe de menthe. »
   L’écriture dépouillée, elliptique, syncopée que l’on connaît depuis longtemps à Christian Gailly – depuis notamment Be-Bop (1995), Les Evadés (1997), La Passion de Martin Fissel-Brandt (1998) -, prend dans ces pages une valeur singulière, tant esthétique que métaphysique. Comme si le morcellement de la phrase, le rythme posé et la tonalité presque froide que l’écrivain lui imprime, disaient la fatigue extrême, l’accablement physique et tantôt moral de son personnage, disaient surtout la distance qui déjà le sépare de la vie – comme si était ainsi anticipée, discrètement et sans pathos, la tragique syncope finale. De même, la remarquable capacité de Christian Gailly à agencer les sensations – lumineuses, colorées, sonores… -, pour composer des décors, installer des ambiances, pour dire le monde comme un tableau intelligent et construit, trouve-t-elle dans l’exacerbation maladive des sens de Paul, l’homme qui va mourir et regarde autour de lui pour la dernière fois, une raison de s’épanouir avec une force singulière.
   La proximité de la mer, c’est d’abord le bruit : l’océan « en pleine puissance sonore. La violence de la lumière ne fait que rendre ce vacarme encore plus assourdissant. Non, ça n’et pas du vacarme. Et ça n’est pas assourdissant. C’est le bruit des vagues à marée haute. De hautes vagues grossies par le vent. Elles se laissent tomber. Choir pour ce qu’elles sont. Gros paquets de mer… » Et après le bruit, vient la lumière, avec elle les couleurs, puis les odeurs (un tissu imprégné de soleil), puis les sensations tactiles (le velours d’une fleur), tout cela agencé avec acuité par Paul Cédrat, le musicien, en une composition subtile, en quatre dimensions.
   Dans le tableau, bientôt, le regard de Paul isole un détail : « Ses yeux se posèrent sur une tache gris clair. Bien visible sur le sable jaune foncé. Près d’un rocher noir. Magnifique rapport de couleur. Hasard ou simple désir de faire beau. » Emouvant et providentiel accident esthétique, qui vaudra à Paul de rencontrer la femme qui en est à l’origine. Une jolie femme dont il ferait volontiers son dernier amour – histoire, peut-être, de quitter ce rôle de spectateur résigné de l’existence que lui assigne la maladie, pour en redevenir, l’espace de quelques heures, un acteur. Ce serait pourtant mal connaître Christian Gailly que de croire qu’il pourrait laisser ici s’installer le sentimental, et le tragique qui lui serait forcément corollaire. Ce dernier amour de Paul est un élan rien moins que contrarié, au déroulement miné par des dérèglements cocasses, des malentendus. Il fallait certainement à la mort cette atmosphère tragicomique, pour survenir discrètement, élégamment, comme une virgule musicale plutôt qu’un coup de gong. Ultime ponctuation de ce beau roman où Christian Gailly laisse entendre la note grave, presque anxieuse, toujours présente dans ses livres, ici plus audible, plus claire, presque lumineuse.

Nathalie Crom, La Quinzaine littéraire, 1er septembre 2004

 

Les élans retenue de Christian Gailly

Le douzième roman de l’auteur de « Be-bop » tisse la toile des ultimes instants de la vie d’un homme.
Tout l’art de l’écrivain se déploie avec une légèreté aérienne dans l’histoire de ce « dernier amour »

   
Il faudrait prescrire ce livre – et tous les livres de Christian Gailly – aux amateurs d’emphase et d’éloquence flamboyante. Non pas aux maîtres, bien sûr, mais à la légion des émules qui sévissent, et pas seulement en littérature. A ceux qui mesurent benoîtement la beauté d’un style à la longueur, à la lourdeur des phrases, et la richesse du sens à l’accumulation des subordonnées. Ce serait une cure salutaire. Et leur prose empesée s’allégerait à l’instant de sa propre pesanteur et de tout son poids de falbalas et d’amidon.
   Christian Gailly, lui, ne termine pas toutes ses phrases. Même lorsqu’elles sont brèves, il lui arrive de les interrompre, de placer au plus vite le point qui vient briser leur élan. Car l’élan, semble-t-il professer, doit être ailleurs que dans les tournures avantageuses, plus près, à l’intérieur des choses elles-mêmes, et non dans le langage qui les désigne.
   De même, il a un usage aérien des pronoms personnels. Ce n’est pas du minimalisme ou de l’objectivisme, mais exactement le contraire, puisque c’est l’émotion qui gagne en qualité, en subtilité. Elle est là, mais invisible. Elle grandit pourtant, se diffuse, se transmet. Comme si à trop nommer, à trop raconter on s’éloignait d’elle. Cela aboutit fatalement à des livres courts comme ceux de Gailly. Des livres qu’on lit avec légèreté, bonheur et reconnaissance. Après, on se retourne, pour évaluer ce qui vient de se produire, cet intime et discret événement que la lecture est apte à susciter. On relit chaque page, chaque phrase, avec attention pour tenter de comprendre la manière dont cette émotion s’est propagée. On admire l’auteur pour son art plein de réserve, ennemi de la pose, si juste cependant.
   Paul Cédrat est malade, il va mourir, mais il n’est pas encore mort. C’est dans cette certitude et dans ce répit que s’inscrit ce Dernier amour, le douzième roman de Christian Gailly. Paul Cédrat est musicien ; son « troisième quatuor à cordes, opus 12 », interprété par l’ensemble Alexander, un soir d’été à Zurich, est sifflé. Accumulation de mouvements lents. « Ca manquait de variété. Il faut dire. Ca souffrait surtout d’une absence de contrastes. Les fameux contrastes. Lenteur-vivacité. Tristesse-gaieté. » Paul quitte anonymement la salle de concerts, après ce dernier acte raté. Il ne se lamente pas, est triste surtout pour les quatre jeunes gens qui ont subi la mauvaise humeur du public. Lui est déjà dans le lointain. Dans l’ascenseur de l’hôtel, il croise une jeune femme, s’imagine qu’elle va mal – elle a les yeux « injectés de sang. Trop pleuré, pensa Paul » - lui propose de l’aide. Mais c’est lui, assurément, qui a besoin de secours et de soins.
   Puis, de sa chambre, il appelle au téléphone Lucie, sa femme. Vieille complicité. Difficulté à trouver des mots neufs, surtout en une telle circonstance. Crainte de l’apitoiement, auquel on substitue la rigidité du comportement. A ce stade très avancé de la vie, on peut se permettre d’être un peu tyrannique avec les siens. Paul va gagner la maison du couple, au bord de la mer. Même si ce n’est pas dit, il est clair que c’est pour y mourir. Il veut être seul. Là, à l’occasion d’un minuscule incident – un peignoir laissé par une baigneuse sur la plage -, il croise à nouveau une femme. Il pourrait en tomber amoureux, tant sa disponibilité est grande, sans limite, sans retenue, finale. « Mais ce n’était que cette vieille envie de vivre. Non pas de recommencer. Juste continuer. »
   Ce sont tous les détails qui importent ici, l’écheveau infime et miraculeux des circonstances, des hasards, des rencontres. On ne sait pas ce que tout cela signifie, mais on constate que l’existence entière est suspendue à ces petits nœuds sans importance. C’est pourquoi il ne faut pas en dévoiler davantage. Car le livre est déjà, par ses ellipses, une sorte d’esquisse, de résumé, comme une suite de notes.
   Avec l’idée que l’on ne pourra jamais tout dire. Qu’il faut suggérer, présenter le fil, et que le lecteur le tirera, secrètement, pour lui-même. Dans Nuage rouge (Minuit, 2000), Gailly avait écrit : « Que faisons-nous d’autre, nous autres, vous et moi, vous qui me lisez pendant que moi j’écris tout ça, sinon croire que ça suffira ? »
   On ne peut parler des romans de Christian Gailly sans évoquer leur rythme, leur tempo, leur mélodie. Chez lui, « la musique est toujours celle des circonstances ». Il dit aussi : « Il n’y a pas de peine perdue. » Là, on lui adresse un salut, et on s’empresse de donner à lire Dernier amour, à tous ceux que l’on aime justement.

Patrick Kéchichian, Le Monde, 1er octobre 2004

 

 

 

 

 

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