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Jean-Luc Bertini/Opale |
Jacques Serena est né en 1950.
Il a fait paraître aux Editions de Minuit :
Isabelle de dos
1989, 128 p., 14 €
Basse ville
1992, 128 p., 9,91 €
Lendemain de fête
1993, 176 p., 16,50 €
Rimmel (théâtre)
1998. 104 p., 8,99 €
Plus rien dire sans toi
2004. 160 p., 11,50 €
L'Acrobate
2004. 128 p., 13 €
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Présentation
Quand on est enfin parvenu à vivre en sécurité avec ce qu'il y a de mieux comme femme qui, de surcroît, fait du poulpe en daube, on pourrait se contenter d'apprécier.
Et oublier ces nuits où l'on ne pouvait s'empêcher de partir en quête de ces filles au bout du rouleau, sous prétexte qu'elles rappelaient Sophie Roche, celle qui apparaissait souvent dans nos crises et qu'on avait même cru recon-naître, parfois, ici ou là.
On aurait peut-être fini par aimer le poulpe en daube, s'y tenir, en véritable acrobate, si, un jour, une de ces filles n'était pas revenue frapper à notre porte.
Presse
Lors de la sortie de Plus rien dire sans toi, Patrick Kéchichian écrivait dans Le Monde du 20 décembre 2202 :
Trouver le rythme,
la bonne vitesse de lecture. Ni trop lente ni trop rapide. Soutenue. Ne pas
se laisser bercer. Nous ne sommes pas, mais alors pas du tout dans une de
ces fameuses « petites musiques » tellement agréables à l'oreille. Encore
moins dans une berceuse. Dans Basse ville, son deuxième roman publié
chez Minuit en 1992, puis dans Lendemain de fête un an plus tard,
Jacques Serena invitait son lecteur à lâcher prise pour écouter ce
qu'habituellement il résiste ou répugne à entendre : les naufrages
ordinaires, les mondes parallèles, la misère refoulée aux portes des villes,
la précarité sans solution... Serena n'avait pas trouvé un style adapté,
comme de l'extérieur, aux histoires qu'il racontait.
Ce rythme saccadé, haletant de l'écriture était la substance même de son
propos. Les personnages semblaient avoir été conçus dans la matière de la
langue. Près de dix ans plus tard, après un détour par le théâtre, Jacques
Serena revient au roman avec un livre plus radical que les précédents. Le
titre circonscrit déjà cette radicalité : Plus rien dire sans toi. Au
bord de ce refus farouche et d'un silence annoncé, le narrateur monologue.
Près de lui, il y a « Great Lady », une vieille artiste fanée, une
« cinglée au bout du rouleau » noyée dans ses rêves alcoolisés et
envahis par la fumée du cannabis. Il est censé l'aider à rédiger son «
autobio ». Maigre lien avec une réalité dont la littérature est la
caricature. En attendant donc, il parle sans fin à la femme qui
l'a abandonné. Ce n'est pourtant pas l’heure des bilans que l’homme trompé,
jaloux, rumine pour guérir, ou pour se faire plus mal encore. «... Quand
on n'a rien compris à ce qu'on a vécu, on est bien condamné à le revivre, et
le revivre, et le revivre, alors, fatigue, inanité, gâchis... » Le
drame se joue et se noue au cœur même des phrases. Loin de toute caricature.
Avec une force et une âpreté magnifiques.
Patrick Kéchichian, Le Monde,
vendredi 20 décembre 2002
L’agacement du narrateur pointe dès le début de ce court roman, dont la
lecture se fait pourtant lentement, pour des raisons que nous verrons.
Agacé, cet « auteur » l’est par les allées et venues de Lagrange, sa femme,
une jolie blonde aux formes rondes, aimable, simple, qui est pour lui aux
petits soins : « Tranquillité, sautillements, sourires et gelée de
pastèque. » Outre le poulpe en daube, elle ne cesse de cuisiner des plats
qu’il cite sans toutefois les décrire, signifiant ainsi le soin qu’elle lui
accorde. Lagrange est une ménagère modèle, et on se demande ce qui lui
manque pour être la femme idéale.
On ne se le demande pas très longtemps : il lui manque la « fièvre ».
Décliné à travers les divers termes de sa famille, ce mot revient souvent
dans le roman de Serena : fébrile, le narrateur a connu ses instants les
plus forts avec une certaine Sophie Roche, aussi brune et maigre que
Lagrange est charnue, aussi sale et désordonnée que son actuelle compagne
est soucieuse de propreté. Mais voilà, elle était l’ardeur, la vie, porteuse
de cette folie dont Lagrange est dépourvue. « Malheur à qui abandonne
lâchement sa saleté pour la propreté d’autrui », lance-t-il ainsi, comme
pour déplorer sa confortable servitude. Le narrateur sort rarement de sa
mezzanine ; il ne cesse d’écrire, trompant davantage l’ennui qu’il ne crée
vraiment. Lagrange lit ce qu’il écrit et fait des remarques sur ce qu’elle
juge « de mauvais aloi ». Lorsqu’il sort, c’est pour retrouver dans la ville
l’une de ces « fébriles », de pauvres jeunes femmes qui essaient de gagner
leur vie en faisant du démarchage à domicile, pour vendre des aspirateurs.
Sophie Roche aurait pu être l’une de ces représentantes sans conviction, et
le narrateur la cherche, jusqu’au moment où pensant l’avoir retrouvée, il la
fera travailler comme femme de ménage.
Le roman de Serena est au fond d’une simplicité biblique : histoire de
rivalité, quête d’un bonheur qu’on ne peut jamais trouver, il se résume à
presque rien. Et pourtant il résiste. L’écriture est prise de cette fièvre
qui atteint les personnages (Lagrange exceptée), d’une fièvre propre aux
romans de Serena. Sa façon de bâtir la phrase donne la sensation du
déséquilibre qui met en danger l’acrobate. Cela tient parfois à l’absence de
pronoms personnels ou de déterminants. Ou bien à des inversions du sujet qui
ressemblent à des pirouettes. Mais rien de gratuit, d’inutile dans ce
procédé. Le désordre introduit par le retour inopiné de Sophie Roche ne peut
se dire autrement que par un désordre de la phrase. Ou par une suspension.
On devrait observer de près le travail sur le rythme auquel se livrent un
certain nombre d’écrivains de chez Minuit, car ce qui est vrai de Serena
l’est aussi d’Echenoz, d’Oster et de Gailly (Et on ne saurait oublier leur
« père spirituel », Beckett qui joue si aisément avec la syntaxe).
L’influence du jazz est patente dans Dernier amour de Gailly, qui
place ses points au milieu des phrases comme Thelonious Monk plaque ses
accords,laisse la phrase en suspens. La remarque vaut aussi pour Serena dont
le jeu sur les rythmes renvoie plutôt à la syncope du rock, dans certaines
de ses formes les plus extrêmes. « Destroy » disait-on à l’époque des punks.
Sophie Roche est « destroy » et les phrases pilent brusquement devant cette
femme au « visage mortuaire ». Quelquefois, (on s’amusera à compter les
« et » page 15), la répétition d’un mot est comme une vrille qu’on enfonce ;
la chute est inéluctable, programmée, dès lors que les « fiévreuses »
entrent en scène.
Il y a quelque chose de désespérant dans cet univers qui ne parvient
jamais à atteindre et préserver un bonheur simple. Avec Lagrange, l’idylle
repose sur le silence et des sourires convenus, sur le renoncement à ce
qu’il était avant ; avec Sophie, la fièvre emporte tout sur son passage. Ce
serait oublier la distance, l’ironie sur lui-même et sur les autres avec
laquelle le narrateur rapporte les faits. Serena se moque de « l’auteur
publié », qui a écrit « un monologue créé par Jeanne B. l’actrice ». Il y
revient à plusieurs reprises, comme certains rappellent les médailles qu’ils
ont reçues. L’écart avec Lagrange est sensible jusque dans l’espace, et l’auto-dérision
est là aussi perceptible : « Comment peut-elle aussi benoîtement
s’intéresser à la place d’un napperon alors qu’à pas même un mètre au-dessus
de sa tête cherche à se fomenter un monde dont elle n’a pas idée. » Cela
vient parfois par surprise, au terme d’un paragraphe, donnant à ce que l’on
vient de lire un éclairage alors différent, provoquant aussi le rire. Serena
joue également sur l’aphorisme, créant ainsi une rupture avec la syntaxe
saccadée, désarticulée.
Le narrateur confiné dans sa mezzanine cherche une vérité, peut-être déjà
donnée au début du roman, et que Lagrange ne comprend pas : « on vit ce
qu’on écrit et n’invente donc rien, jamais. »
Norbert Czarny, La Quinzaine littéraire, 15 septembre 2004
Le mot acrobate, qui figure en gros et bleu sur la
couverture (et sur son dos, aux bons soins de l’éditeur), est absent du
livre. Vous pouvez chercher, pas le moindre acrobate là-dedans, ni le
mot, ni la chose. Ni funambule, équilibriste, contorsionniste, ni saut périlleux
arrière, avant, ni roulade, ni galipette, pas la moindre pirouette,
personne pour faire la roue, ni homme ni paon, ni même un simple
cloche-pied. A moins, forcément, de considérer que celui dont la vie ne
tient qu’à un fil comme l’araignée qui descend le long de sa bave
filée est un acrobate, que l’enfant ou l’ivrogne qui risque sa vie en
évitant de marcher sur les joints des dalles de trottoir est un acrobate,
que celui qui se raccroche aux branches lorsque rien ne va plus est un
acrobate, vu comme ça, bien sûr le narrateur de L’Acrobate est
un cascadeur du fil de l’eau, un fil-de-fériste barbelé, un trapéziste
violent. Un homme malheureux qui se déplace sur la pointe des pieds (en
grec l’acrobatos est un danseur de corde, au sens propre « celui
qui marche sur ses extrémités »), il marche sur des œufs, il ne
sait pas sur quel pied penser. Pire qu’un acrobate : c’est un
homme coupé en deux, écartelé par l’idée qu’il se fait des femmes,
les fiévreuses qu’on ne saurait épouser et les épouses dont aucune fièvre
n’est à espérer. Notre homme se penche parfois au garde-fou de sa
mezzanine pour observer le monde d’en bas, au rez-de-chaussée où vit
Lagrange, sa parfaite épouse sans prénom, alors que là-haut, sur son
balcon, il poursuit par écrit quelque fille famélique, enfiévrée, une
Sophie Roche comme il les appelle, pour la voir nue, pour avoir peur de la
voir nue, ou ne pas oser lui parler. Vous parlez d’un acrobate. […]
Bien sûr, une Lagrange finira bien par prendre une
Sophie Roche comme femme de ménage et le narrateur par faire l’acrobate
entre les deux, et écrire : « Malheur à qui abandonne lâchement
sa saleté pour la propreté d’autrui. » Un acrobate n’est
pas qu’une bête de cirque, c’est aussi un petit marsupial d’Australie
de la famille des phalangéridés, la famille c’est sacré, pourvu,
comme les chauve-souris, d’une membrane alaire qui l’aide à sauter de
branche en branche, on l’appelle également souris volante, ou
voltigeur. Le voltigeur est un cigare qui se consume par les deux bouts,
comme la vie dont Pierre Bergounioux disait qu’elle n’est qu’« un
petit moment d’individuation entre deux éternités de néant ».
C’est ce que Jacques Serena veut dire quand il dit : « On
écrit dans sa chute. » Mais il a encore soif et préfère
continuer d’écrire.
Jean-Baptiste Harang Libération, jeudi 21 octobre 2004
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