
© John Foley/Opale |
| Eric Chevillard
est né en 1964 à La Roche-sur-Yon.
Nous signalons le
site, réalisé par Even Doualin, consacré à l’œuvre
d’Eric Chevillard.
Il a fait paraître aux Editions de Minuit :
Mourir menrhume
1987, 120 p., 11 €
Le démarcheur
1989, 128 p., 7,47 €
Palafox
1990, 192 p., 11,43 €
Le caoutchouc, décidément
1992, 128 p., 9,91 €
La nébuleuse du crabe
1993, 128 p., 13,50 €
Prix Fénéon 1993
Préhistoire
1994, 176 p., 11,89 €
Un fantôme
1995, 160 p., 11,89 €
Au plafond
1997, 160 p., 11,89 €
Luvre
posthume de Thomas Pilaster
1999, 192 p., 13,50 €
Les absences
du capitaine Cook
2001, 256 p., 15,09 €
Du hérisson
2002, 256 p., 15 €
Le vaillant petit
tailleur
2003, 256 p., 15 €
Palafox
Collection "Double", 2003, Volume triple,
6,70 €
Oreille
rouge
2005, 160 p., 14 €
Démolir Nisard
2006, 176 p., 14 €
La nébuleuse du crabe
2006, coll. "Double", 5,50 € |
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Présentation
On se croyait quitte
de ces sornettes, pour parler franc. L'enfance est derrière
nous. Et le conte du vaillant petit tueur de mouches est une vieille
histoire. Or voici qu'un écrivain prétend soudain devenir
l'auteur conscient et responsable qui fait défaut à
celle-ci, enfantée négligemment par l'imagination populaire,
soumise à tous les avatars de la tradition orale puis recueillie
en ce lamentable état par les frères Grimm au début
du XIXe siècle. Il a des ambitions. Il compte bien élever
le frêle personnage qui en est le héros au rang de figure
mythique. Noble projet, mais quel est-il, ce héros, le vaillant
petit tailleur ou l'écrivain lui-même ? Dans un monde
fabuleux, peuplé de géants et de licornes, cette dernière
hypothèse pourrait être moins extravagante qu'il n'y
paraît.
Presse
ERIC CHEVILLARD NICOLAS VIVES (LIBRAIRIE OMBRES
BLANCHES, TOULOUSE)
II était une fois un jeune homme, tailleur de son état, qui,
ayant vaillamment exterminé sept mouches, partit répandre ses
exploits de par le vaste monde. Tel est l'argument, directement
emprunté à un conte de Grimm, du dernier livre d'Eric Chevillard. Et
cela donne, sous la plume de cet écrivain hors normes, une fantaisie
littéraire brillante, irrévérencieuse, et surtout furieusement
drôle. A ne pas manquer.
Nicolas Vives : Le Vaillant Petit Tailleur est assez atypique dans
votre œuvre. La matière de vos livres est souvent déroutante,
imprévisible; ici, le lecteur dispose pour la première fois d'un point
de repère stable, puisque vous reprenez une histoire déjà connue.
Comment vous est venue l'envie de réécrire un conte ?
Eric Chevillard :
C'est l'occasion de rendre hommage à Jérôme Lindon, puisque l'idée
première vient de lui. Un jour, il m'a dit : « Vous devriez raconter
une histoire que tout le monde connaît déjà » II n'a rien ajouté, par
délicatesse, mais j'ai bien deviné ce qu'il voulait dire: il
appréciait sans doute modérément mes digressions, et aurait aimé
trouver dans mes livres une trame narrative plus visible, un fil
conducteur. Je n'ai d'abord pas trop su quoi faire de ce conseil. Et
puis, j'ai eu l'idée d'un conte, un de ces contes surgis de
l'imaginaire populaire, qui n'ont pas réellement d'auteur.
Contrairement à Perrault ou Andersen, les frères Grimm n'ont jamais
prétendu être les auteurs de leurs contes : ils se sont contentés de
retranscrire des histoires héritées de la tradition orale.
Et pourquoi, précisément, Le Vaillant Petit Tailleur ?
J'aime bien ce conte depuis longtemps: c'est un conte très bien
construit, avec une fin moins édifiante que d'autres. Et puis, ce
petit tailleur qui part à la conquête du vaste monde, avec pour seules
armes sa ruse et son ingéniosité, m'a paru un personnage assez proche
de l'écrivain. L'écrivain, lui aussi, est un petit héros prétentieux
qui, avec ses maigres moyens, refuse de se laisser faire, défie
l'ordre établi, cherche à ébranler le système des géants.
Au fil du texte, l'auteur devient d'ailleurs le véritable héros de
votre livre.
En effet, ce livre n'est pas une pure et simple réécriture du
conte, puisqu'il est en partie écrit à la première personne. Et le
narrateur, justement, ambitionne de devenir l'auteur qui fait défaut
au Vaillant Petit Tailleur. Pour ce faire, il va rivaliser
d'ingéniosité avec son héros, sans se priver d'intervenir à tout
moment dans le livre. J'aime assez ce type de construction, qui me
permet de laisser entendre ce que je crois vrai depuis longtemps - à
savoir que l'auteur est toujours le personnage principal de son livre.
Du coup, vous reprenez fidèlement les différents épisodes du conte,
mais, bien sûr, l'essentiel est ailleurs - dans les digressions.
Quelle est, pour vous, la fonction de la digression ?
Lorsqu'on écrit, on a l'ambition - dérisoire, peut-être - d'ouvrir
un petit espace où l'on sera seul aux commandes, où l'on sera enfin
libre. Mais immédiatement, d'autres structures aliénantes, propres
cette fois à la forme romanesque, se mettent en place, et, à nouveau,
il faut forcer ce système, l'abattre. La digression permet justement
de s'engouffrer dans les brèches. À mes yeux, le texte n'existe que
pour que naisse tout à coup la possibilité d'une digression,
c'est-à-dire d'une aventure : c'est une chance qui s'offre de
s'étonner soi-même, d'aller un peu plus loin que ce qu'on avait
imaginé. Ici, le conte n'est en effet qu'un prétexte - pour le coup au
sens littéral: un texte préexistant -, et je saisis toutes les
occasions que ce prétexte m'offre pour digresser.
On a presque l'impression qu'il y a chez vous, livre après livre,
un inventaire des formes de la littérature - que vous n'utilisez que
pour mieux les subvertir: Les Absences du capitaine Cook jouait avec
le roman d'aventures, Du hérisson avec l'autobiographie...
Oui, il y a un peu de ça. D'ailleurs, je suis en train d'écrire
quelque chose à partir du récit de voyage. Ce n'est pas un programme que je me serais fixé : simplement, tout en me sentant à
l'étroit dans ces formes préexistantes, je me sais incapable d'en
créer une de toutes pièces. J'ai donc besoin d'un prétexte, et ce
prétexte peut être un genre littéraire ou romanesque. Bien sûr, je
ne joue le jeu qu'un minimum à chaque fois, et je sabote de propos
délibéré ce que je prétends édifier. La littérature paie pour le
reste, en quelque sorte : n'ayant pas le pouvoir de démolir tout ce
qui me paraît insupportable ou aliénant dans le monde, je m'en
prends à la littérature - qui est une métaphore parfaite du monde,
qui reflète toutes les expériences que nous avons de lui.
Parmi
les armes que vous employez, il y a aussi l'humour. Le rire, c'est
pour vous quelque chose de central ?
C'est vraiment central. Je me demande même si ce n'est pas à
l'origine de mon désir d'écrire. Faire apparaître la qualité
poétique de l'humour, montrer à quel point humour et poésie peuvent
se confondre, cela a été, très tôt, l'objet de mon travail. L'humour
a pour moi toutes les qualités : je crois que la subversion et
l'humour ont partie liée, que la violence et l'humour ont partie
liée, que la tendresse et l'humour ont partie liée, que la douleur
et l'humour ont partie liée... Si j'avais quelque chose
d'épouvantable à dire, j'essaierais encore de le faire à travers
l'humour.
Parmi les auteurs que vous dites admirer, il y a Beckett, et
il y a Michaux - deux écrivains qui s'y connaissaient en matière
d'humour.
Oui. Le rire de Beckett, justement, est une arme : un rire de
connivence qui soudainement devient un rire féroce, implacable, si
bien que le lecteur ou le spectateur, entraîné par son rire, se retrouve à devoir affronter l'horreur du néant dévoilé par
Beckett. Et peut-être qu'il y a chez moi quelques éclats de ce
rire-là. À mes yeux, le rire, c'est l'intelligence des situations :
une manière de voir le néant derrière ce qui nous accable, si bien
qu'il n'y a plus qu'à en rire. Quant à Michaux, son humour est tout
bonnement stupéfiant. De manière générale, Michaux est aujourd'hui
l'écrivain auquel je me sens le plus redevable, l'écrivain qui m'est
nécessaire. À cause, je crois, de son extrême courage : la
littérature a été sa grande aventure, et il y a pris tous les
risques, est allé puiser à toutes les extrémités la matière de son
écriture.
En vous lisant, il arrive qu'on pense aussi à Ponge: il y a
chez vous un parti pris des choses, une manière de vous laisser
fasciner par les objets, les animaux, qui deviennent aussitôt
prétextes à digression poétique.
Je n'ai jamais eu de souci de description réaliste des choses.
Par contre, j'use beaucoup de l'analogie et de la métaphore: je suis
incapable de décrire un nénuphar ou une girafe sans aussitôt les
inscrire dans un réseau d'analogies, de ressemblances. Et je vais
aussi loin que cette logique m'entraîne - jusqu'à ce qui peut,
parfois, ressembler au délire. H me semble qu'en jouant ainsi sur le
rapport et la confrontation entre les choses, on peut créer quelque
chose de neuf, de surprenant, redécouvrir des réalités qu'on avait
cessé de voir. C'est cela, la marge d'intervention de l'écrivain :
il ne peut rien inventer de toutes pièces, il est, de toute façon
prisonnier du langage, mais il peut, en travaillant sur les mots,
révéler un autre pan du réel. Propos recueillis par Judith Roze,
Page, novembre 2003
Eric Chevillard est-il l’auteur d’un conte de Grimm ? Parfaitement.
Grâce et à cause de
cette publicité qui occupe le bas de la page que vous êtes en train de
lire, que nous sommes heureux d’accueillir, et dont j’ignore tout à la
minute où j’écris ces lignes (un éditeur honorable, probablement), il
va falloir faire vite, moins de quatre mille signes pour dire tout le
bien qu’on pense d’un livre qui en compte environ deux cent cinquante
mille, dont plus de la moitié mériterait des gloses conséquentes. Il
est indécent d’écrire des articles de presse à propos des livres d’Eric
Chevillard plus court que les livres eux-mêmes puisque chacun eux
mérite d’être cité in extenso (il reste cependant une solution
de compromis : se les procurer en librairie). Des dix précédents
articles que nous avons consacrés aux romans d’Eric Chevillard, sur
les onze qu’il avait publiés, neuf tournaient autour du mot génie sans
jamais oser l’écrire de peur de lui porter la poisse, de passer pour
un lourd flatteur ou un type qui se laisse facilement impressionner.
Le dixième a disparu des archives. Le génie agace.
A cette époque, Eric Chevillard n’était pas encore l’auteur d’un
conte de Grimm, on devait se faire une idée par soi-même. Maintenant
qu’on sait qu’il a écrit Le Vaillant petit tailleur,
conte en quête d’auteur, on comprend mieux pourquoi, depuis quinze
ans, il fréquente la cour des grands. Disons-le d’emblée (encore que
ce qui précède obère vaguement cette emblée. Parenthèse dans la
parenthèse : on écrit « emblée » au féminin sous influence du « e »
final, tout comme Chevillard féminise « évangile », page 71, et
« trophée », page 245. Fin des parenthèses), d’emblée, donc : les
Grimm n’arrivent pas à la cheville de notre Chevillard, primo,
ils ont écrit à quatre mains dix pages d’une histoire qu’ils se sont
contentés de recueillir (les frères Grimm étaient cinq, seuls Jacob et
Wilhelm écrivaient tandis que les trois autres jouaient au croquet
dans le jardin, suppose-t-on page 67), Chevillard et sa seule paire de
bras lui donne un auteur, un vrai et plus de deux cent cinquante
pages, épiques, cinglantes et définitives comme un rectificatif
attendu depuis près de deux siècles, l’exploration de tous les
possibles ouverts par la simple anecdote d’un conte rapporté, et même
des impossibles si l’on convient que « le souci de vraisemblance est
une préoccupation de menteur », ainsi que de nombreuses ramifications
narratives où le héros chétif des frères teutons ne figure même pas.
Chevillard, modestement, fait remarquer que Don Quichotte fut écrit
d’une seule main, et, un peu moins modestement, qu’il n’a pas renoncé
tout à fait à l’écrire lui-même, ce Don Quichotte. Secundo,
Chevillard est bien plus rigolo. Mais, on l’a dit cent fois, prévenir
le lecteur qu’un livre est drôle revient à dérouler sous ses pieds le
tapis du bide, à savonner la planche sur laquelle il s’apprête à poser
son pied d’appui, et, « quand on glisse sur un savon, pourquoi ne se
retrouve-t-on jamais assis dans un champ de coquelicots au soleil
(mais toujours sur le carreau glacial d’une salle de bains) ? », on
cite ici une des phrases les moins drôles du livre par cohérence avec
ce qui précède. Le livre semble plus long que les précédents,
condition nécessaire au déploiement du comique dit de répétition.
Attention, Le
Vaillant petit tailleur de Eric Chevillard est un vrai conte de
Grimm, avec son héros pauvre et malin, ses rois, ses reines, ses
géants à tuer, ses princesses à épouser, ces centaures et ses
licornes, ses mouches. Ses mouches surtout. Mais sa chair, comme celle
de toute l’œuvre de Chevillard, est faite de digressions, sauf que
chez lui la digression n’est ni du remplissage ni de la broderie,
c’est au contraire l’usage du mot juste à sa juste place, dans une
intelligence et une complicité de bonne compagnie avec le lecteur,
poussant la confiance jusqu’à lui dire lorsqu’il s’attarde : « Partez
devant, je vous rattrape. » Sous couvert de cocasseries et de mots
d’auteur, Chevillard, à chaque livraison, redonne à la littérature la
vertu du vertige.
Jean-Baptiste Harang, Libération, jeudi 16 octobre 2003
Le Vaillant petit
tailleur est le douzième livre d’Eric Chevillard. On le lit, on
l’aime, on rit et se réjouit tellement qu’on va jusqu’à se dire que ça
y est, celui-ci sera notre préféré. Mais on repense aussi aux
précédents, en se souvenant que chacun d’eux, à sa sortie, fut déjà
notre favori, voire notre roman de chevet, celui en tout cas qu’on
voulait faire découvrir d’urgence à tous nos amis.
On est bien embêté, du
coup : crier à nouveau au génie ? Ecrire qu’enfin la gloire va venir
pour ce prosateur prolixe et précoce, qui publia son premier texte,
Mourir m’enrhume, à 23 ans ? Signaler encore une fois que Sterne,
Diderot, Nabokov et Michaux ont trouvé là leur descendant le plus
malicieux ? Difficile de ne pas se répéter, quand le romancier, lui,
n’a de cesse de se réinventer. Le Vaillant petit tailleur
réussit, en effet, à couper un costume neuf dans un tissu qu’on
connaît bien : une étoffe souple aux imprimés d’animaux divers et
déconnants, moirée d’aphorismes ou de digressions, totalement hors
mode mais magnifiquement colorée. Bref : Chevillard écrit comme
personne et vous compose un roman sur mesure à partir de (presque)
rien.
Tel est d’ailleurs à
peu près le projet de ce Vaillant petit tailleur, dont l’auteur
nous rappelle qu’il désigne d’abord un conte des frères Grimm,
recueilli au début du XIXe siècle dans leur célèbre anthologie. Le
narrateur va donc s’emparer de cette vieille histoire, expédiée en dix
pages par les compilateurs allemands, pour en faire son propre livre,
jubilatoire et proliférant. C’est une véritable leçon d’écriture à
laquelle s’amuse Chevillard, sur le patron mité d’un trop court conte
populaire : Le Vaillant petit tailleur raconte en détail la
fabrication du roman que nous sommes en trin de lire, en incluant tous
les possibles du récits, broderies de l’imagination, défauts ou
repentirs de l’intrigue, faux plis et reprises d’innombrables
parenthèses improvisées… Le texte se coud et se coud sans cesse :
bifurquant à chaque chapitre, presque à chaque page, le héros se
confond avec son créateur dans une aventure où les géants et prodiges
se révèlent vite secondaires. On passe de l’évocation surprise d’un
serial Killer à la désopilante mise en boîte de Bruno Bettelheim,
d’une soudaine anecdote dans le métro parisien aux commentaires
ironiques de l’écrivain sur son propre travail.
« Il y a toujours un
moment dans mes livres où j’en hasarde la théorie », note le
narrateur, comme pour s’excuser – au nom de l’auteur – de savoir trop
bien ce qu’écrire veut dire. Heureusement, son intelligence n’exclut
pas la fantaisie, ni la conscience d’une réalité laissée sciemment au
seuil du récit : Chevillard se méfie des illusions figuratives, il
rhabille le monde selon ses propres lois et transforme ses frusques
sales en vêtements fous, en panoplies fastueuses pour enfants à peine
vieillis. Redisons-le : c’est un couturier formidable, ce petit
tailleur du merveilleux.
Fabrice Gabriel, Les Inrockuptibles, 15 octobre 2003
En publiant son douzième ouvrage, le romancier
revient à son univers privilégié, celui de l'enfance, des contes des
frères Grimm, amplifié par des souvenirs et des rêveries.
Connaissez-vous Hans-mon-Hérisson, un étrange personnage,
mi-homme mi-hérisson, qui, juché sur un coq, joue de la cornemuse ?
Ce héros d'un conte de Grimm pourrait être issu du fabuleux
bestiaire d'Eric Chevillard, un des plus singuliers et des plus
inventifs romanciers d'aujourd'hui : celui-ci n'a-t-il pas, dans son
précédent ouvrage, proposé un autoportrait de l'artiste en hérisson
? Conte dans le conte, Hans-mon-Hérisson figure dans la version
surprenante et inédite, que Chevillard, dans son douzième roman,
donne du célèbre conte des frères Grimm, Le Vaillant Petit
Tailleur (Minuit, 270 p., 15 €.)
Jouer avec l'imaginaire d'un conte qu'il a jadis beaucoup lu,
c'est, pour Chevillard, revenir à l'univers de l'enfance, mais avec
les "armes" d'un écrivain, qui ravive et détourne les formes
littéraires les plus diverses. "Il me semblait qu'il y avait dans
le conte une forme de plus à subvertir, comme je l'ai souvent fait,
avec les éditions savantes dans L'Œuvre posthume de Thomas
Pilaster, avec le roman dans Les Absences du capitaine Cook,
ou, dans Du hérisson, avec l'autobiographie, ce qu'on
appelle maintenant l'autofiction."
La trame du conte est donc conservée, avec ses principaux
épisodes : le petit tailleur part à la découverte du vaste monde,
après avoir tué ("Sept d'un coup") les mouches qui
convoitaient sa tartine. Mais de coq-à-l'âne en digression, de
rupture en saut de cabri, le récit vagabonde. "J'ai pris pour
prétexte, au sens propre du terme, les dix pages du conte des frères
Grimm, dont je donne une sorte de lecture, amplifiée de tout ce
qu'elle a pu faire naître en moi : idées un peu délirantes,
souvenirs, évocations, rêveries. C'était un des enjeux : retenir
tout ce qui reste évanescent, accède à peine à la conscience dans ce
rapport singulier de chaque lecteur avec un livre."
Pourquoi n'avoir pas choisi un autre conte, d'Andersen par
exemple ? "Andersen est l'auteur de ses contes et je n'aurais pas
eu l'audace ni la présomption de réécrire une œuvre littéraire. Les
frères Grimm sont des compilateurs, d'une incroyable modestie. Ils
ont fait un travail de mémorialistes. Je me sentais donc autorisé à
faire jouer à mon tour un conte issu de l'imaginaire collectif, Le
narrateur, qui prétend devenir l'auteur du conte, est lui-même un
personnage, parfois dérisoire et pathétique. Il y a dans cette mise
en abyme un espace qui donne au lecteur une possibilité
d'intervenir, de trouver sa place. J'aime bien qu'il y ait
l'histoire qui se déroule et qu'on voie aussi au premier plan, de
dos, l'écrivain en train de l'écrire ; cela donne une dimension de
plus, on n'est plus dans le linéaire."
Nourri de Borges et de Nabokov, Chevillard aime chez Sterne,
Swift, Diderot l'allégresse du rythme, la liberté de ton, la
présence dans l'œuvre de l'écrivain au travail. "Ce sont des
formes très intéressantes à rafraîchir. Je pense à Tristram
Shandy, qui est le chef-d'œuvre absolu, mais aussi à Jacques le
Fataliste. On est dans cette énergie-là de la curiosité à tout va,
de la disponibilité à des aventures très diverses. Tout peut
advenir, on n'a pas un regard d'historien comme dans les romans du
XIXe siècle. Je ne vois pas l'intérêt de reproduire dans
l'écriture ces lourdes fatalités, ces déterminismes qui sont déjà à
l'œuvre dans la vie."
Bien au contraire, les personnages de Chevillard cherchent à
réformer le système en vigueur. Tout grand livre, à ses yeux, est un
"miroir réformant". "Je pense à Michaux, à Cervantès.
Curieusement, on a du respect pour le personnage de Don Quichotte,
mais on oublie complètement Cervantès, et la manière dont il a conçu
son livre, avec une liberté absolue : tantôt faisant corps avec son
personnage, tantôt le ridiculisant comme un songe-creux. Il
s'agissait de ce que Cervantès lui-même pensait de la littérature :
tantôt il y voyait le moyen de changer le monde et tantôt il était
face à la vacuité de cette entreprise."
L'humour n'est jamais absent des livres de Chevillard :
"Il peut nommer l'horreur et l'effroi autant que les situations
joyeuses, Beckett l'a montré." Humour noir dans son premier
livre, Mourir m'enrhume (publié, comme les suivants, aux
éditions de Minuit), aérien dans Au plafond, insolite dans
Palafox, son troisième roman (réédité dans la collection
"Double", 190 p., 6,70 €) où, pour évoquer un animal protéiforme, il
dit avoir trouvé sa manière : "Par le biais d'analogies, de
métaphores révéler ce qui peut échapper à nos catégories" - une
manière poétique, mais Chevillard préfère la poésie "en fraude".
Mais l'humour se manifeste surtout par une constante
autodérision, à travers les différents masques qui, de livre en
livre, composent un foisonnant autoportrait : animaux métaphoriques
comme le babiroussa des Célèbes ou le hérisson recroquevillé,
écrivain flanqué d'un critique hargneux qui révèle ses procédés et
son imposture. Le vaillant petit tailleur est lui aussi un double de
l'écrivain, un "freluquet" qui usant du pouvoir des mots,
jouant de sa "formule renversante", devient un foudre de
guerre, un tueur de géants, de licorne et de sanglier.
"Pendant quinze ans, je n'ai écrit que dans le silence et la
solitude de la nuit. Le Vaillant Petit Tailleur est mon premier
livre diurne", s'étonne Eric Chevillard. A moins de 40 ans, il n'en
est pas à sa dernière métamorphose. Ce sédentaire vient de passer
deux mois au Mali : "C'était une résidence d'écriture, qui m'a
été proposée par le Centre régional du livre de Bourgogne. J'y suis
allé avec le projet d'un livre où j'utiliserai le prétexte du récit
de voyage, pour tenter d'y inscrire mon expérience personnelle.
C'est un double défi, parce que la littérature de voyage est
extrêmement codifiée, et que mon récit n'a d'intérêt que s'il
réserve autant de surprise formelle que j'ai eu moi-même de surprise
au cours de ce voyage."
Monique Petillon, Le
Monde, 31 octobre 2003
Sept mouches d’un coup
On se souvient du conte de ce petit tailleur capable de tuer
sept mouches d'un coup et de relever les défis du géant de la
montagne. Eric Chevillard reprend l'ouvrage des frères Grimm, le
découd et le rebrode à son aise, pour les beaux yeux de la
littérature.
Tours guidés, visites de groupe, déviations obligatoires, lectures
accompagnées... Pas de salut hors des parcours fléchés. Ce diable
qu'est depuis toujours le voyageur solitaire n'a jamais fait aussi
peur. Et si, non content d'errer à sa guise, il s'amuse d'un rien,
éclate de rire, on crie au fou. Croit-il qu'on puisse impunément se
moquer des braves gens qui trouvent que la vie a un sens, unique de
préférence? A défaut de pouvoir écarter ou coffrer ce fou, on tente de
l'ignorer. C'est un peu ce qui arrive à Eric Chevillard.
Voilà déjà quinze ans que ce romancier de trente-neuf ans multiplie
les détours comme un magicien les tours. Il tire de la langue
française d'éblouissants divertissements qui aident à supporter
l'inhumanité de la condition humaine. Certes, çà et là, son génie est
reconnu mais de façon trop confidentielle. Avec son douzième roman, le
candidat- lecteur qui, jusqu'à présent, rebroussait chemin par crainte
de s'égarer dans des histoires à dormir debout - et même dormir «au
plafond»! - sera peut-être plus en confiance. En effet, il se
retrouvera d'emblée en terrain connu puisque, pour la première fois,
Eric Chevillard emprunte son histoire à «l'imagination populaire» et
intitule tout bonnement son ouvrage «Le vaillant petit tailleur». Il
prétend, avec l'ironie qui le caractérise, donner enfin un auteur,
lui-même, au célèbre conte recueilli en Allemagne par les frères
Grimm : «Je constate que, faute d'un texte fondateur, le vaillant petit
tailleur n'a pas accédé au rang de figure mythique à l'instar d'OEdipe,
de Don Juan, de Faust, et de quelques autres qui ne montraient
pourtant pas autant de dispositions que lui.»
Après s'être portraituré, dans son précédent livre, en hérisson,
l'artiste se peint donc sous les traits d'une autre espèce qui pique:
ce tailleur, son héros, son double. Il suit très fidèlement le texte
de Jacob et Wilhelm Grimm et il enrichit chaque péripétie de mille
digressions. Ainsi retrouve-t-on, si l'on se rappelle cette histoire,
la tartine de confiture, les sept mouches tuées d'un seul coup de
torchon, les défis lancés par le géant de la montagne, les épreuves
imposées par le roi à l'artisan pour qu'il puisse épouser sa fille:
vaincre successivement deux géants, une licorne et un sanglier
dévastateurs. A première vue sans queue ni tête, ces exploits
regorgent de symboles pour les psychanalystes dont les investigations
font rendre du sens aux mythes les plus coriaces. La filature que
pratique Eric Chevillard n'est pas de ce genre. Il file simplement la
métaphore «écriture-couture», la faufile et surfile d'un
stylo-aiguille virtuose. Dans le vaste monde, comme dans son atelier,
le petit tailleur pourfend, recoud, raccommode et en découd de plus
belle. Son arme fatale? La parole. On prend ce qu'il dit pour argent
comptant. Après tout, les mots qui lui valent une si prodigieuse
réputation, «Sept d'un coup», le petit tailleur les avait brodés sur
sa ceinture. Raconter, c'est d'abord savoir broder.
Eric Chevillard démontre qu'il peut travailler à façon. Voulez-vous
un poème, une chanson, une fable, un polar, une série de défis, un
conte arabe, du vécu haletant, du paradoxe, de l'aveu criminel, de
«judicieuses maximes», du «plaisir solitaire», du pastiche? En voici à
l'instant cent échantillons. Jules Renard n'eût pas renié cette
observation: «La mâchoire du crocodile mord sur sa queue.» Ni Bernard
Berenson, cette remarque: «Ces anges de la Renaissance dont Léonard de
Vinci seul n'encombrait pas ses tableaux n'ayant su résoudre l'énigme
de leur vol.» Somptueux patchwork. Etabli à son conte, il tourne le
dos aux amateurs de prose industrielle. Le goût du jour n'est point
son patron. La mode lui importe si peu qu'il n'y a sans doute pas un
mot de son livre qui n'ait pas fait ses preuves depuis deux cents ans.
Notre homme est un créateur, un vrai, donc un grand blessé: «Riant
sans fin d'un rire qui m'échappe, fait de tous mes cris rapprochés.»
Collection de haute suture. Sa verve est le panache qui masque sa
douleur pendant qu'il combat cette candeur, ou cette imposture, qui
consiste à nier l'absurdité de l'existence.
Une telle vision de la figure héroïque de l'écrivain, une telle
déclaration d'amour à la littérature, un tel humour, un tel art de la
narration - «J'ai appris la leçon chez les plus grands» - nous
maintiennent en excellente compagnie. Celle de Beckett, par exemple.
Voyez ce personnage: «Il se croit perdu dans la forêt profonde. Il n'y
a pourtant qu'un arbre dans la plaine. Mais il tourne autour
interminablement.» Qui attend Godot ne fait pas autre chose.
Jean-Pierre Tison,
Lire, novembre 2003
Éric Chevillard grimé
en Grimm
Jakob et Wilhelm Grimm
avaient, en 1812, expédié " la chose en dix pages
". Il en faut à Éric Chevillard aujourd'hui près
de trois cents pour à son tour nous raconter l'histoire célèbre
du vaillant petit tailleur. À cette considérable différence
de pagination pourrait aussi se mesurer l'ambition des projets. D'un
côté, la collation d'une légende populaire que
les deux frères natifs de Hanau se contentent de mettre en
forme, sans préoccupation littéraire particulière.
De l'autre, un travail de variations et de diversions qui se présente
aussi comme la véritable mise en ouvre d'une conception du
roman. Car l'on a beau, depuis maintenant quelques décennies,
s'acharner sur ce malheureux genre, le déclarer caduc, le proclamer
inopérant, se tourner vers des sortes de vérisme littéraire,
et à intervalles réguliers prédire sa mort prochaine,
il se trouve, malgré tout cela, que la bête bouge encore
et que des écrivains ne cessent de lui redonner de la vigueur.
Comme si, face à sa feuille de papier ou son écran d'ordinateur,
l'on ne trouvait décidément pas mieux pour faire passer
ses émotions, ses visions ou ses inventions.
Au premier rang de ces convaincus, pour lesquels
le roman représente un espace unique et irremplaçable
de liberté créatrice, se tient donc Éric Chevillard.
Onze titres parus depuis l'emballant Mourir m'enrhume, en 1987.
Et un tout récent douzième, le Vaillant Petit Tailleur,
qui représente son entreprise à la fois la plus osée
et la plus virtuose. Empruntant aux frères Grimm le canevas
de leur histoire : un petit tailleur qui tue sept mouches, annonce
à la ronde le septuple carnage, sans préciser la nature
des victimes, et passe désormais pour un " serial killer
" de haute volée à qui l'on confie la redoutable
mission d'aller nettoyer la région d'une troupe de géants
qui la terrorisent. L'on sait comment, par ruse et malice, le bonhomme
s'acquittera de sa tâche et en tirera grand profit personnel.
L'on sait aussi comment Bruno Bettelheim, dans Psychanalyse des
contes de fées, avait interprété l'affaire
comme la représentation du combat que le moi, le ça
et le surmoi ne cessent de se livrer en nous. Tout cela, Éric
Chevillard, incollable sur le sujet, le sait parfaitement. Mais qui
pense qu'il y avait là autre chose à faire, pour un
véritable écrivain, que les dix misérables pages
infantiles des Grimm. Et qui le démontre magistralement, puisqu'il
réussit le tour de force se suivre pas à pas les péripéties
du récit original et de continûment s'engouffrer dans
les échappées qui s'ouvrent à son horizon. Là
où s'établissaient entre les personnages, également
entre les situations proposées, des "rapports prévisibles,
limités en vérité par le jeu restreint des combinaisons
et des échanges possibles", le romancier introduit du
jeu, multiplie les arrangements, propose les variantes les plus inattendues,
toujours drôles et discrètement savantes. Une réécriture
qui est aussi une réflexion en mouvement sur l'intertextualité.
Ou comment d'un texte originel l'on exploite tous les possibles narratifs.
L'on ne saurait recenser ici la somme de trouvailles
et d'ingéniosités qui animent cette fabuleuse - au sens
très exact du terme - entreprise. À commencer par la
petite annonce, insérée dans le texte, lorsque le Petit
Tailleur quitte son logement pour se lancer dans ses aventures : "
À louer chambre sous les combles, 12 m2, table, paillasse,
broc, cuvette. " Ailleurs, on lira 20 lignes où s'enchaînent
94 participes présents. On pense à cette grande énumération
rabelaisienne, que Lagarde et Michard, revenus ces jours-ci en cour,
avaient décidé de ramener à une note en bas de
page. Ignorant superbement ce débordement du signifiant qui
fait précisément le sel de la littérature. Plus
loin point une mise en parallèle audacieuse du Vaillant
Petit Tailleur et de Don Quichotte. Le premier considéré
comme une version enfantine du second. Puisque c'est après
tout un même texte qui, depuis les premiers récits des
origines, s'écrit. Éric Chevillard se montre ici en
même temps brillant et profond, déchaîné
et suprêmement rigoureux dans son exploration des pistes narratives.
Cependant qu'on le voit lui-même au travail, environné
de mouches importunes. Tellement lassé par elles, qu'à
la fin il roulera les feuilles de son manuscrit et...
... Sur la dernière page du livre huit mots
épars seront collés, ainsi que des mouches. Ce sera
la performance de l'écrivain, à l'égal de celle
du Petit Tailleur, et même un peu supérieure. Cette capacité,
par les feintes et les ruses, à donner corps à une fiction,
puis à l'entretenir. Réussissant par la seule puissance
de ses mots l'impossible : une véritable transmutation des
dix pages initiales. Non pas en un conte du XXIe siècle, mais
en un stupéfiant et irrésistible roman. Démontrant
à l'envi que le genre, qu'il est de bon ton dans quelques récents
libelles d'abominer, recelait encore de sacrées ressources.
Jean-Claude Lebrun, L'Humanité,
13 novembre 2003.
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