
© John Foley/Opale |
Jean-Philippe
Toussaint est né en 1957, à Bruxelles.
Nous
vous signalons le site réalisé par Mirko F. Schmidt
sur Jean-Philippe Toussaint.
Il a fait paraître aux Editions de Minuit :
La salle de bain
1985, 128 p., 10 €
Monsieur
1986, 112 p., 8,99 €
Lappareil-photo
1989, 128 p., 10 €
La réticence
1991, 160 p., 10,52 €
La télévision
1997, 272 p., 14,94 €
Autoportrait
(à l’étranger)
2000, 128 p., 9,91 €
Faire l'amour
2002, 184 p., 13 €
Fuir
2005, 192 p., 13 €
Coll.
de poche « Double »
La télévision
2002, 224 p., volume triple 6,70 €
La salle de
bain
2005. volume double, 5,30 € |
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Présentation
C'est l'histoire d'une rupture
amoureuse, une nuit, à Tokyo. C'est la nuit où nous avons fait l'amour
ensemble pour la dernière fois. Mais combien de fois avons-nous fait l'amour
ensemble pour la dernière fois ? Je ne sais pas, souvent.
Presse
Prégénérique : un son. Juste un son, la
sonnerie d'un téléphone qui se perd, régulière, dans un vide d'abord sans
image. Puis le plan s'élargit, et le vide se voit : c'est une cabine, l'été,
sur une île qui ne se laisse pas déranger comme ça. le téléphone sonne sans
fin et le paysage se fait panoramique, sauvage : nous sommes en Corse,
personne ne répondra-t-il donc ? Une silhouette entre enfin dans le cadre,
d'un homme au crâne un peu rougi par le soleil de l'endroit. Il n'a pas
l'air corse, ce long Belge au pas leste : c'est Jean-Philippe Toussaint Et
l'histoire peut commencer, puisque l'homme répond, ça y est, sans
s’essouffler, il accepte de nous rencontrer, plus tard, ailleurs, pour
parler de Faire l'amour, son nouveau livre, peut-être le plus beau
(on ne lui dit pas encore). Un nouveau livre, cinq ans après La
Télévision, et le premier moment, sans doute, d'une période neuve et
plus gravement contemplative (il le dira bientôt). L'histoire commence, la
scène n'est pas inventée : Toussaint passe ses vacances en Corse, sans
téléphone, et il faut pour le joindre appeler l'unique cabine du village, en
espérant que quelqu'un veuille bien décrocher. Cette cabine apparaissait
d'ailleurs dans La Réticence, le roman le moins drôle et le plus
secret, le plus douloureux aussi du concepteur de La Salle de bain.
On y pense un peu en découvrant Faire l'amour, récit paradoxalement
tonique d'une rupture infiniment triste, et pur sommet de simplicité
mélancolique. Non pas que Faire l'amour soit un roman corse :
l'action, si l'on peut définir ainsi le fil ténu d'une somptueuse dérive
atmosphérique, est presque entièrement située au Japon. Mais, comme le
faisait remarquer le narrateur facétieux d'Autoportrait (à l'étranger),
le précédent petit livre - de voyage - de Toussaint, « on arrive à
Tokyo comme à Bastia, par le ciel ».
Dans Faire l'amour, il y a beaucoup de ciels et des brumes
photographiques, de faux instantanés très travaillés, une lumière d'hiver
pour dire le deuil qui commence d'un amour déjà fini Et il y a une cabine
téléphonique, aussi, comme pour nous rappeler que nous sommes encore dans le
même film, même s'il est peut-être plus déchirant qu'autrefois : le
narrateur appelle de Kyoto la femme qu'il aime, qu'il quitte. Elle répond
par ses larmes proches, ils sont venus ensemble au Japon faire l'amour une
dernière fois, et toute la première partie du livre tient dans leur dérive
d'une nuit à Tokyo. Tokyo/Kyoto : le roman est ce diptyque qui fait chiasme,
qui fait mal. « All you need is love - love - love if all you nee »",
fredonne, ironique et désespéré, le « je » malade d'un Toussaint sous
tension. Son narrateur transporte tout au long du livre un flacon d'acide
chlorhydrique, soumettant sa prose à la violence toujours possible du
meurtre ou du suicide, de l'humour parfois corrosif. Attention : Faire
l'amour est un livre faussement zen, finement oriental, mais
furieusement inflammable. Un livre assez sexuel, aussi.
C'est encore un livre de voyage, à sa façon. Un récit fait de couleurs et
d'images, en tout cas, qui joue avec les motifs contemporains pour dire
l'essentiel du plus simple sentiment humain - du plus vieil amour, enfin. Ce
n'est pas par hasard que Marie, la future ex-compagne du narrateur,
surnommée « MoMA » est une créatrice de mode : venue présenter ses modèles
au Contempory Art Space de Shinagawa, elle déambulera dans Tokyo vêtue de la
robe la plus somptueuse de sa collection, panoplie branchée de princesse
perdue, égarée tout au bout de son histoire, qui finira en pleurs et en
chaussettes, dans une chambre d'hôtel suspendue sur le seul vide de la ville
illuminée. Et ce n'est pas non plus par hasard si Toussaint nous donne
rendez-vous au Belga, un nouveau café de la place Flagey à Bruxelles :
l'ancienne Maison de la radio, inaugurée dans les années 30, est destinée à
y devenir une « usine à sons » du XXIe siècle et un pôle actif de la
création contemporaine. Certes, il est difficile de se croire à Tokyo : le
soleil est vif, presque corse, et l'hiver japonais de Pâtre l'amour
semble bien loin. Mais quand l'écrivain arrive et sourit, on n'a pas trop de
peine à se refaire le film : on imagine une cabine, ailleurs, peut-être à
Kyoto, du vide et le son soudain des mots, pour commenter des paysages
tremblants, des sentiments acides. Toussaint sourit et tourne les pages de
son histoire, retourne sur les lieux et les lumières de son roman. On
l'écoute : on regarde.
« Le jour se levait sur Tokyo. » La phrase commence quand s'achève
la première nuit du récit, au bout de l'errance épique d'un couple dans les
rues de la ville : c'est comme une légende, au bas d'un cliché grave,
presque inaugural. Comme le signe aussi qu'avec ce récit de rupture
nocturne, si dangereusement beau, Jean-Philippe Toussaint entame à sa façon
une nouvelle ère, japonaise peut-être, mais surtout plus explicitement
tournée vers les paysages, urbains ou intérieurs. Un autre jour se
lèverait-il sur sa prose ? « Je ne voulais pas refaire La Télévision,
qui était un peu un aboutissement : c'est le livre de mes 40 ans, et mon
roman le plus drôle, je crois. En plus, j’ai 'fait un film, La
Patinoire, qui était aussi, à sa manière, le bilan d'un quadragénaire.
Faire l'amour correspond donc à une nouvelle étape, où j'avais envie
de retrouver quelque chose de plus grave, de plus dangereux, de plus acide
peut-être. » On a envie d'ajouter : de plus chlorhydrique, sans savoir
si cette tonalité nouvelle vient du Japon, ou si c'est le décor de Tokyo qui
a imposé sa mélancolie propre.
Toussaint lui-même hésite, sûr seulement qu'à l'origine de son livre il y
avait le désir d'attendre la venue du matin dans un pays qu'il aime. « Les
premières images qui me sont venues sont des images de nuit dans Tokyo. Je
pensais à une histoire d'amour qui commencerait à Paris et s'achèverait au
Japon : je voulais mettre en parallèle la première et la dernière nuit
d'amour, et puis Paris a disparu, j'ai eu envie de rester à Tokyo, de
décrire la ville. » Décrire le soleil levant et les néons de la nuit, se
donner aussi ce défi de répondre d'une façon neuve à la question :
« Qu'est-ce que la littérature ? » L'immodestie du projet fait
franchement rire l'auteur, qui s'est senti en écrivant son roman dans un
état d'exaltation proche de celui qu'il éprouvait pour La Salle de bain,
son premier livre. Faire l'amour, réponse japonaise à la
question : « Que faire ? » Il faut lire la phrase en entier, pour ne
pas trop trahir la suggestion du livre : « Le soleil se levait sur Tokyo,
et je lui enfonçais un doigt dans le trou du cul. »
« Les imperceptibles variations de couleur et de lumière sur les tours de
verre bleutées de Shinjuku. » C'est une deuxième image, une autre
légende. Si Faire l'amour est un roman japonais, c'est pour son refus
du folklore facile, son goût des pauses et du regard posé sur l'infime de
l'atmosphère, comme infusée dans la prose de Toussaint. Un nouvel
autoportrait à l'étranger, peut-être, mais surtout pas d'un touriste. « J'ai
fait une dizaine de voyages au Japon, rappelle-t-il, et j'y ai
séjourné quatre mois en 1996. Cette expérience du pays est une des choses
les plus belles de ma vie, et je savais qu'il en sortirait quelque chose -
un livre, un film, des photos... - mais il fallait que tout se dépose, qu'il
y ait une digestion, sinon je rendais trop vite. » Rendre, c'est aussi
savoir restituer le monde en le transformant : partir du réel, comme on
quitte une personne ou un lieu. De fait, Toussaint n'a pas écrit son roman
« sur place », mais en Corse et à Ostende. « J'ai tout reconstruit à
partir de lieux réels, en travaillant avec un plan de Tokyo très détaillé,
destiné aux chauffeurs de taxi. Et quand je suis retourné au Japon en juin
dernier, après avoir fini le livre, je me suis aperçu que très peu
d'endroits correspondaient : ils étaient tous décevants à côté de ce que
j'en avais fait. » Magie malicieuse de la littérature, gravité gracile
de la lumière : « Celle de Shinjuku est une matière magnifique, et sans
vouloir vexer personne, je trouve ses possibilités expressives infiniment
supérieures à celle de Clermont-Ferrand... » Toussaint plaisante, mais
insiste sur la part visuelle de son roman. Et même s'il dit n'avoir pas
pensé au cinéma, il lui emprunte volontiers une métaphore : « Je passais
un temps fou à mettre les scènes en place, à faire la lumière, comme on dit,
sur un tournage. Ça n'est pas forcément évident à la lecture, mais je pense
que ça apporte énormément à l'ensemble. » Mais si, cela se voit :
Faire l'amour est - aussi - un livre beau à regarder.
« Je n'avais jamais vu une telle nuance de rouge, cette couleur
indéfinissable, ni rosé ni vraiment orange, ce rouge dissous, crémeux,
exténué. » Au. Japon, le soleil se couche aussi. Même en hiver, il se
fatigue du ciel.- il est comme le narrateur de Faire l'amour, à
l'instant de cette scène, près d'un pont de Kyoto, qui lui rappelle une
photo à Paris, avec la femme qu'il aime - ou aimait. Exténuation du
souvenir, quand l'amour rejoint dans ses contradictions les nuances infinies
de la lumière, naissante, couchée. Pour en parler, Toussaint livre une clé
inattendue, en racontant que sa seule découverte littéraire marquante depuis
vingt ans fut celle, récente, du Quatuor d'Alexandrie de Lawrence
Durrell. « On m'avait invité à un festival de cinéma à Alexandrie, ce qui
m'a donné envie de lire le roman de Durrell, que je ne connaissais pas. A
mon grand regret, le festival a été annulé, mais j'ai eu ce bonheur d'un
enthousiasme que je n'avais pas éprouvé depuis Beckett ! La lumière est très
importante dans Le Quatuor..., et il y a quelque chose dans
l'histoire de Justine qui m'a aidé à y aller plus franchement, si j'ose
dire, pour parler d'amour. » On se demande alors si l'énigmatique
mention « Hiver », au seuil de Faire l'amour, n'annonce pas chez
Toussaint un « Quatuor des saisons »... L'intéressé ne dément pas, et
préfère s'amuser de ses projets - bien réels - comme d'une menace : « A
vous de deviner de quoi je suis capable ! » s'esclaffe-t-il. Du
meilleur, bien sûr : ce rouge violent, aussi, d'un amour qui tremble encore.
« Le tremblement de terre était maintenant indissociablement lié pour
nous à la fin de notre amour. » La photo cette fois est floue.
L'histoire entière est secouée, comme un flacon d'acide chlorhydrique :
c'est l'image du danger. Là terre tremble à Tokyo et la femme pleure, mais
de ces larmes, l'auteur refuse de parler : elles sont dans le livre, bien
sûr, mais elles lui échappent, elles sont l'envers - la vérité ? - de
sa fiction... A cet instant, le seul, Toussaint se trouble, même si on le
croit volontiers lorsqu'il dit que l'essentiel de sa trame est inventé.
« Ça me plaît qu'on puisse croire que tout est vrai et autobiographique : ça
n'est pas le cas, mais j'aime cette ambiguïté. Et je voulais que le roman
réponde à la question : qu'est-ce que l'amour ? » C'est aussi compliqué
que de savoir ce qu'est la littérature, mais cela fait au moins autant rire
l'auteur. Surtout lorsqu'on lui fait remarquer que la rupture qu'il raconte
est trop parfaite pour avoir été vécue ainsi. « Ce n'est pas un livre
spécialement gai, mais je l'ai écrit avec un sentiment de bonheur
permanent : il a quelque chose que je ne réussis pas à définir, une sorte de
tonicité, liée à l'exacerbation des contraires qui s'opère dans l'amour.
Tout le monde a dû ressentir cette incroyable opposition des pôles, qui
conditionne aussi la composition du livre. » Faire l'amour est en effet
un modèle de partition sismique et sensuelle : à la violence extrême d'une
scène de couple succède un moment d'absolue sérénité métaphysique, baignade
déjà anthologique dans une piscine, au sommet d'un hôtel comme égaré dans le
ciel de Tokyo. La profondeur de la pensée en équilibre avec les frivolités
de la mode : c'est comme l'onde d'un petit miracle, dont on devine qu'il
sera forcément traduit en japonais. Le problème, et la blague, c'est que
« faire l'amour », ça n'existe pas en japonais... Il n'y a pas d'équivalent
lexical pour cette image à peine bougée entre le corps et le cœur, le sexe
et le rien. Pas une image juste, juste un tremblement. « Ce n'est pas un
livre de rupture, conclut Toussaint, c'est une histoire d'amour. »
Une histoire, ou son très beau générique de fin.
Fabrice Gabriel, Les Inrockuptibles,
11 septembre 2002
Une suite de
séquences brèves et saturées, presque autonomes, rattachées les unes aux
autres par les liens aléatoires de la chronologie et selon un ordre fragile
que la moindre crise, le plus petit grain de sable est susceptible de faire
voler en éclats. Alors, tout se mélange, les liens se rompent, le passé
remonte, le présent est en fuite. Si l'on voulait déduire des romans de
Jean-Philippe Toussaint, et aussi de ses films, une définition simple de la
vie, ce pourrait être celle que nous venons, sans autorité ni certitude,
d'avancer. Mais réduite à elle-même elle reste superficielle, élémentaire,
guère apte à nous faire progresser, par ses seuls moyens, sur les chemins de
la connaissance ou de la sagesse.
Les définitions, cependant, ne sont pas la première affaire des
romanciers. Leur tâche est d'observer et d'imaginer (selon des dosages qui
varient considérablement), puis d'écrire, de trouver la forme adéquate et
belle où l'idée du roman (comme celle de la vie qui lui est tout de même
attachée) se perd heureusement au profit de l'œuvre accomplie.
A propos d'accomplissement revenons un instant sur le parcours qui a
conduit, si l'on en croit la j chronologie, Jean-Philippe Tous-, saint à
Faire l'amour, son sixième roman, le plus abouti.
L'écrivain belge, âgé de 45 ans, originaire et citoyen de Bruxelles,
entra en littérature en 1985 avec La Salle de bain et connut
immédiatement le succès. Salué comme on dit par la critique, il publia deux
autres romans (Monsieur en 1986 et L'Appareil-photo trois ans
plus tard) dans la même veine : on qualifia son art de « post-moderne »-
c'était assez vague pour n'être pas contesté. Puis, il réalisa trois
films après avoir participé, en 1989, à l'adaptation de son premier livre. A
la lecture des deux romans qui suivirent, La Réticence en 1991 et
La Télévision en 1997 (1), on resta sur l'idée d'un écrivain rigoureux
qui exploite avec talent une veine minimaliste et sèche où l'absurdité et le
non-sens constatés dans le monde et dans le cœur de l'homme offrent des
sujets d'observation infinis. A l'intention de qui souhaiterait le classer
quelque part, on peut dire qu’il y a chez Toussaint du Kafka et du Tati,
mais fondu dans un univers décalé et , très personnel. N'oublions pas en
2000 un court et beau récit de voyage, Autoportrait (à l'étranger),
qui montrait un écrivain pas du tout figé dans une posture et une méthode,
mais mobile, curieux et mélancolique. Rappelons que ces livres, ainsi que le
dernier en date, sont publiés chez Minuit, maison où ils ont évidemment
toute leur place.
Une fois que l'on a écarté deux hypothèses, celle d'une description
« scientifique » et utilitaire de l'acte érotique, et celle de
l'injonction quasi sanitaire, l'infinitif du titre, Faire l'amour,
sonne comme une requête plaintive, une question vaguement angoissée. Comme
si on tournait en rond dans ce désir sans parvenir à l'assouvir. Comme si
celui (ou celle) qui prononçait ces deux mots cherchait à résoudre une
douloureuse tension physique et mentale tout en étant assuré de n'y parvenir
jamais. C'est le récit d'une rupture dont on ignorera tout au long du roman
le motif. On saura seulement qu'elle se situe sept ans après la rencontre à
Paris et le premier acte amoureux. Une rupture certaine, décidée de part et
d'autre, avec chagrin mais détermination. « Peu importe qui était dans
son tort, personne sans doute. Nous nous aimions, mais nous ne nous
supportions plus. Il y avait ceci, maintenant,
dans notre amour, que, même si nous continuions à nous faire dans l'ensemble
plus de bien que de mal, le peu de mal que nous nous faisions nous était
devenu insupportable. »
Comme rien n'est simple dans le
monde de Toussaint, et pas davantage d'ailleurs dans le nôtre, cette rupture
commence par un voyage commun de Marie et du narrateur à Tokyo, où la jeune
femme, « à la fois styliste et plasticienne », est invitée à
présenter ses œuvres. Soulignons que Toussaint connaît bien le Japon où il;
a séjourné, ce qui nous vaut d'admirables vues, nocturnes ou crépusculaires,
sur le paysage urbain de Tokyo puis de Kyoto. Le temps de la narration est
donc redoublé d'un autre temps qui sert d'assise invisible -rien
n'est raconté de ces sept années heureuses ou supposées telles - au
présent : celui des amours mortes. « Et à chaque fois, à Paris et à
Tokyo, nous avions fait l'amour, la première fois, pour la première fois -
et, la dernière, pour la dernière. »
L'unité d'action, comme on dit au théâtre, est respectée. Il n'y a
pas de profondeur de champ. La durée est brève ; comme une séquence, elle
est sans rupture : les quelques jours de fatigue et de décalage horaire
après le voyage. « Mais rompre, je commençais à m'en rendre compte,
c'était plutôt un état qu'une action, un deuil qu'une agonie. » Les deux
amants vont se heurter, se blesser l'un à
l'autre, en équilibre sur la fine lame inhabitable de l'amour. Ils feront
l'amour, violemment, et cet acte sera comme l'expression paradoxale de la
solitude qui les attend et les atteint déjà. « ... Autant la proximité
nous déchirait, autant l'éloignement nous aurait rapprochés. » Sur le
visage de la jeune femme, qui n'est pas une créature éthérée, coulent sans
cesse des larmes. Quant au narrateur, il ne lâche pas le flacon d'acide
chlorhydrique que, depuis la première ligne du roman, il tient à la main.
Cet objet, le danger qu'il représente, contribuent à dramatiser le récit,
sans peser sur lui. Car chez Toussaint, même la gravité sait se faire
légère.
Livre de la pleine maturité, Faire l'amour dessine une scrupuleuse
géométrie du vertige d'aimer. Et l'instant d'après de ne plus aimer.
Géométrie infiniment précaire dans un monde menacé, physiquement, de
tremblement. Loin de toute psychologie convenue et aussi, cela va sans dire,
de tout sentimentalisme désuet. Un critique parla jadis d'un pont jeté entre
Mondrian et Pascal. Quelque part entre la blancheur impassible et la fureur,
et les misères humaines. Avec une impressionnante et magnifique maîtrise,
Toussaint a fondu ensemble tous ses dons. Du grand art qui devrait assurer
sa consécration.
Patrick Kéchichian, Le Monde,
30 août 2002
(1) Repris dans
la collection de poche des Editions de Minuit.
Depuis son premier livre La Sa//e de
bain, Jean-Philippe Toussaint explore à sa manière désinvolte et
sérieuse les dédales de la vie intime. Pas celle que l'on étale dans les
magazines à scandale, ou qu'on livre au creux de récits plus salés que
sulfureux, mais celle d'un narrateur poète, rêveur, qui lui ressemble comme
un frère. Cet homme-là a sensiblement son âge, et vit comme lui les choses
ordinaires de la vie, parfois déconcertantes, drolatiques bu douloureuses...
On l'a déjà vu faire des photos, veiller sur de jeunes enfants, vivre en
Corse, voyager à Berlin ; on le retrouve plus funambule que jamais, à Tokyo
où il accompagne Marie, sa femme. Celle-ci, styliste de renom, est invitée
au Japon, où elle doit présenter sa collection et exposer des prototypes de
ses modèles dans un musée. Le décalage horaire ajouté aux longues heures du
voyage fait que le couple est passablement dans les nuages. D'autant plus
qu'entre eux les relations sont tendues. A dire vrai, ils sont encore une
fois sur le point de rompre. Ce voyage est peut-être le prétexte qu'ils se
sont choisi pour consommer une rupture sans cesse rejouée, sans cesse
différée, et qui les hante. Il a emporté avec lui un flacon d'acide
chlorhydrique, comme d'autres glissent un couteau ou un revolver dans leurs
valises. L'acide qui blesse contre l'amour qui meurt ?
Le programme de Marie est bouclé et lourd. Le temps presse, le jour va se
lever, et il ne lui reste que quelques heures pour se reposer avant que les
Japonais ne prennent son séjour en main. Mais le sommeil ne vient pas et,
dans la chambre d'un hôtel de luxe, l'homme et la femme se déchirent et font
l'amour comme on fait la guerre, avec passion et désespoir. Puis ils se
séparent au bord de la haine, pour partir dans Tokyo sous la neige. Alors
commence, tantôt rêve et tantôt cauchemar, une longue équipée de rupture et
de tendresse, d'agressivité et de désir, au cours de laquelle la ville
étrange et étrangère, glacée et secouée par un soudain tremblement de terre,
devient peu à peu la métaphore de leur amour.
Ces pages où l'on voit ces deux êtres épuisés, au bout du monde et de
leur passion, errant dans la ville endormie sont d'une poésie, d'une beauté
sensuelles fascinantes. Ici le roman devient théâtre, mime. Pierrot et
Colombine, qui n'en finissent pas de s'aimer et de rompre, ont troqué leurs
habits couleur de lune pour d'étranges costumes, noirs. Ils ont perdu leur
nord, et dérivent telles des marionnettes dans un monde dont ils ignorent
les codes. Plus rien à quoi se raccrocher. L'univers tangue et bascule.
Jusqu'au vertige, jusqu'à la folie.
L'écriture de Toussaint, d'une précision chirurgicale, d'une transparence
de cristal, évite tous les écueils. Les gestes de l'amour qu'il décrit
simplement dans leur crudité, leur violence, leur tendresse ont la vérité,
la pureté des gravures érotiques orientales. Car dans ce roman de la
rupture, de la perte de l'autre et de la perte de soi, tout est image. On
voit le grand manteau noir du narrateur, la robe folle de Marie, la buée sur
les vitres de la piscine où l'homme s'est réfugié, la neige dans les rues
encombrées de Tokyo aux premières lueurs de l'aube... Entre froid et fièvre,
entre séparation et fusion, entre beauté et destruction, le roman déploie
ses séductions, ses fantasmes, ses pièges. Et l'on est surpris et troublé
d'en sortir comme d'une nuit de sommeil agité, rescapé, comme le narrateur,
d'un véritable séisme intime, « d'un désastre infinitésimal »
Michèle Gazier, Télérama, 18 septembre
2002 Jean-Philippe
Toussaint aurait pu continuer à écrire des romans burlesques à
l'autodérision élégante, avec en légers pointillés une dimension
existentielle, comme L'Appareil-photo (Minuit, 1989), l'un de ses
plus réussis. Avec le danger de s'autoparodier. il évite le piège. Faire
l'amour marque une inflexion dans l'univers Toussaint. On le décèle dès
la première phrase : « J'avais fait remplir un flacon d'acide
chlorhydrique, et je le gardais sur moi en permanence, avec l'idée de le
jeter un jour à la gueule de quelqu’un. » Sans verser, loin de là, dans
le gore, un certain climat de violence s'installe. Une violence
tendue, rentrée, prête à éclater au premier incident, et il y en a beaucoup,
des incidents, quand un couple est en cours de désintégration. Quarante-huit
heures pour une rupture, en voyage à Tokyo, entre le narrateur et la femme
avec qui il vit depuis sept ans (sept ans...), Marie, styliste et
plasticienne, la peau claire, toujours splendide aux yeux du narrateur, mais
« le peu de mal que nous nous faisions nous était devenu insupportable ».
La nuit, dans leur chambre d'hôtel, écrasés de fatigue, ils font l'amour
pour la dernière fois sans partager leur plaisir, chacun pour soi ; puis,
dans les rues de la ville encore nappées d'obscurité, juste avant le lever
du jour, ils se perdent, dans tous les sens. Tendre n'est pas la nuit...
Toussaint suggère la définitive impossibilité des gestes amoureux, la vanité
des réconciliations, la nostalgie des sensations évanouies. Faire l'amour
est un roman nocturne et liquide comme les eaux sombres d'un naufrage.
L'acide, l'eau d'une piscine, la pluie et des larmes, partout des larmes,
jusque dans la forme des lustres qui pendent dans le hall de l'hôtel...
Il y a aussi quelque chose d’In the mood for love dans Faire
l'amour, même s'il s'agit d'une rupture, non d'une rencontre comme dans
le film de Wong-Kar Waï. Au-delà de la couleur asiatique, s'y déploie la
même mélancolie lentement inexorable, la même sensualité des corps et des
éléments. Les images sont aussi splendides mais ici sans aucune affectation,
au moyen d'une écriture qui alterne avec bonheur le prosaïsme («
couilles») et le raffiné («ophélienne»).
Deux tremblements de terre viennent secouer Tokyo pendant la nuit de
la séparation. Marie et le narrateur s'éloignent l'un de l'autre comme le
font deux plaques tectoniques : sans éviter les frottements et les failles.
Leur drame intime n'est pas aussi spectaculaire, mais l'abîme est bien là.
Faire l'amour est un très beau livre, d'une gravité sans
pesanteur.
Christophe Kantcheff, Politis, jeudi
17 octobre 2002
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