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Présentation
Il y a dix, vingt, ou trente ans, on
ne parlait pas beaucoup du plagiat. Est-ce qu'on plagiait moins ? Sans doute
pas, mais nous étions moins sensibles à l'existence des pratiques
plagiaires. Les accusations de plagiat transparaissaient rarement dans la
presse ; la contrefaçon littéraire était exceptionnellement poursuivie
devant les tribunaux. En particulier en France, le plagiat relevait du
non-dit. Peut-être parce que la France est un vieux pays de culture
catholique et étatique, le plagiat n'y a jamais été un drame. L'imitation a
été longtemps au cœur de la rhétorique scolaire, la tradition du libre
examen était fragile, et la sélection des élites était assurée par des
concours de virtuosité, non par des exercices où il fallait prouver son
originalité.
Les temps ont profondément changé. Il n'est pas de semaine que la
presse ne rende compte d'une affaire de plagiat littéraire. Dans ses débuts,
la culture numérique et logicielle à été assimilée à une pratique
généralisée du " couper-coller ", à un état de non-droit et à une culture de
la liberté et la gratuité, où tout était public. Mais le droit a repris en
main Internet. Après un moment de panique, chacun a été sensibilisé à son
bien, à ses droits, à sa propriété intellectuelle. Par un curieux
retournement, dans la cyberculture tout à un prix, d'autant plus que son
expansion a coïncidé avec la bulle financière des années 1990. Tout se paie
donc à présent. La photocopie sauvage (le "photocopillage") est plus ou
moins jugulée dans les universités ; les écrivains réclament des redevances
sur la lecture de leurs ouvrages dans les bibliothèques publiques ; les
architectes, sur les cartes postales des bâtiments qu'ils ont dessinés. Et
les affaires de plagiat, jadis réglées par un code d'honneur, sont de plus
en plus souvent portées devant les magistrats.
Ce numéro propose une état présent des pratiques du " copier-voler "
(comme on dit plagiat en chinois) dans différents domaines culturels et
sociaux : la littérature bien sûr, où la notion a pris sens, mais aussi la
musique, le cinéma, les arts plastiques, ou encore le droit des marques,
Internet, ou le clonage. Au début du XXIe siècle, nul ne peut plus être
inconscient de la réalité du plagiat.
Sommaire
Muriel BROT : Réécritures des Lumières
Philippe DAGEN : (à venir)
Laurent DEMOULIN : Angot salue Guibert
Bernard EDELMAN : Droit des marques et parodie
Bastien GALLET : Us et coutumes de l'échantillonnage : mémoire,
exotisme et chirurgie plastique
Marcela IACUB : Le malheur d'être une copie : le clonage humain et
les droits de naissance
Laurent JEANPIERRE : Retournements du détournement
André LUCAS : Le droit d'auteur et l'interdit
Alain MASSON : L'immunité du film
Hélène MAUREL-INDART : Le plagiat en 2001 : analyse d'un grand cru
Frédéric PAGES : Spinoza, le plagiaire et le pot aux roses
Sophie RABAU : Le mouchoir de Scarlett (et celui de Léa) : entre
ressemblance et reconnaissance
Rainer ROCHLITZ : Scripts, brevets et contrats : œuvres
contemporaines et institution muséale
Peter SZENDY : " … notre époque de plagiats… " (d'un reste
d'Adorno)
Jean-Louis WEISSBERG : Couper-coller n'est pas plagier
Presse
Ce
numéro de Critique tout
entier consacré au plagiat et aux plagiaires est, sans doute, l'un des plus
originaux depuis la reprise de cette revue par Philippe Roger en 1996.
Délaissant provisoirement le principe des comptes rendus qui sont aussi des
essais, celle-ci a décidé de faire un point le plus complet possible sur le
phénomène dans des domaines aussi divers que la littérature, la musique, la
peinture, mais aussi les marques, Internet et le clonage.
Le plagiat, défini par le droit romain comme vol d'esclave ou d'enfant,
précisent Philippe Roger et Antoine Compagnon en introduction, a certes
toujours eu cours. Mais il a de plus en plus tendance à susciter des procès
publics, comme le constate, chiffres à l'appui, Hélène Maurel-Indart,
elle-même auteur d'un Du plagiat (PUF, 1999). Au point de parler, à
propos de l'année 2001, de «grand cru» (elle a repéré treize affaires
en moyenne par an pour les années 1990).
Le problème est abordé de préférence sous l'angle du droit, plus efficace
que celui de l'indignation morale. Du reste les réactions de la justice
manifestent à quel point les contours de la notion demeurent flous, sauf
dans les cas flagrants. Ainsi, les accusations de ressemblances portées
contre Régine Deforges pour La Bicyclette bleue par les héritiers de
Margaret Mitchell, auteur d'Autant en emporte le vent, dans les
années 1980, finirent-elles par être rejetées. Le nœud du problème consiste
peut-être à savoir si la contrefaçon est avérée par les seules
ressemblances. Car la ressemblance peut n'être qu'une clause de style, voire
une manière d'exprimer une filiation, un hommage. Pour Laurent Demoulin, la
romancière Christine Angot, en reprenant en une quinzaine d'occurrences des
phrases d'Hervé Guibert, ne fait que «saluer» l'auteur (mort du sida)
d'A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie (1991) dans son Inceste
de 1999.
C'est ainsi que l'Ulysse de James Joyce, qui reproduit et
transpose certains épisodes de l'Odyssée, imiterait moins servilement
l'œuvre d'Homère que l'Enéide de Virgile. A titre d'illustration,
plusieurs contributions proposent la figure du Pierre Ménard, auteur du
Quichotte, personnage forgé par l'écrivain argentin Jorge Luis Borges,
lequel entreprend non de copier l'œuvre de Cervantes, mais de l'« écrire
» en tant qu'auteur d'un texte original, même si le résultat final
aboutit mot à mot à la même chose !
Comme le résume Sophie Rabau, le plagiat peut être « un phénomène
invisible qui ne passe pas
par des ressemblances observables, mais par une communauté d'âme qu'un tiers
ne pourra guère vérifier ».
Aux magistrats d'affiner leurs critères à l'aune des avancées de la critique
littéraire !
« COUPER-COLLER »
La notion d'auteur, naguère déclarée caduque par la philosophie critique
des armées 1970-1980, a en tout cas singulièrement évolué à l'heure
d'Internet. « Couper-coller n'est pas plagier », affirme Jean-Louis
Weissberg. Si le créateur d'un « cybertexte » (roman sur Internet) reste
bien un auteur, le support choisi l'expose à des lectures qui ne sont plus
exclusivement passives. L'auteur prend alors un sens collectif.
Critique ne s'est pas
limité à la production littéraire. La peinture est évoquée par notre
collaborateur Philippe Dagen, ainsi que la question du statut juridique
fragilisé de l'œuvre quand elle s'exprime au travers de la performance, du
geste ou de l'installation, comme dans l'art contemporain, par le philosophe
Rainer Rochlitz. Le plagiat musical est aussi traité à travers un texte
méconnu de Theodor Adorno, commenté par Peter Szendy. Le philosophe y
établit un lien entre l'apparition de la figure du compositeur au XIXe
siècle, le développement du capitalisme et l'émergence du thème de la «
musique volée ».
Curieusement, le domaine de la poésie, là où l'originalité d'une
parole représente un enjeu essentiel, est un peu négligé. C'est d'autant
plus dommage qu'un admirable travail dû à Barbara Wiedemann, spécialiste du
poète d'expression allemande vivant en France Paul Celan, a récemment exhumé
tous les documents de la calomnie de plagiat dont fut victime l'auteur de
La Fugue de la mort, harcelé par la veuve du poète Yvan Goll, elle-même
très interventionniste dans les manuscrits de son défunt mari (Paul Celan
- die Goll-Affäre, Suhrkamp, 2000). Une affaire qui montre que les plus
enragés des accusateurs se révèlent parfois eux-mêmes des contrefacteurs
prompts à transformer une culpabilité en accusation.
Nicolas Weill, Le Monde, jeudi 24
octobre 2002
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