
© Nete Goldsmidt |
Claude
Simon est né en 1913 à Tananarive. Le prix Nobel de littérature lui a été décerné
en 1985.
Il a fait paraître aux Editions
de Minuit :
LE VENT
Tentative de restitution d’un retable baroque 1957.
244 p., 18,50 €
LHERBE
1984. 264 p., 22 €,
Collection au format de poche « Double »,
volume triple, 208 p., 6,55 €, postface
dAlastair Duncan
LA ROUTE DES FLANDRES
1960. 288 p; 18,29 €, Collection au format
de poche « Double », volume quadruple, 320 p.,
7,70 €, présentation de Lucien Dällenbach
LE PALACE
1962. 232 p., 14,33 €
HISTOIRE
1967. 408 p., 22,26 €, Prix Médicis 1967
LA BATAILLE DE PHARSALE
1969. 272 p., 23 €
LES CORPS CONDUCTEURS
1971. 228 p., 19,50 €
TRIPTYQUE
1973. 228 p., 19 €
LEÇON DE CHOSES
1975. 188 p., 12,20 €
LES GÉORGIQUES
1981. 480 p., 26 €
LA CHEVELURE DE BÉRÉNICE
1984. 32 p., 3,96 €
DISCOURS DE STOCKHOLM
1986. 32 p., 5,34 €
LINVITATION
1988. 96 p., 8,99 €
LACACIA
1989. 384 p., 27 €
LE JARDIN DES PLANTES
1997. 384 p., 22,11 €
LACACIA
2004. "Collection double"
8,70 €, ISBN 2.7073.1851.5
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Présentation
Un tramway relie une
ville de province à la plage voisine, distante dune quinzaine
de kilomètres. Aux heures matinales, il fait accessoirement office
de ramassage scolaire. Ses allées et venues dun terminus à lautre
entre les ondulations des vignes ponctuent le cours des vies, avec
leurs menus ou cruels événements. Les lieux où se déroule laction
sont principalement le bord de mer, une maison de campagne, la ville
qui peu à peu se modernise, un court de tennis. Dans sa fragilité,
la vie sacharne par ailleurs à poursuivre son cours à travers
les dédales des couloirs et des pavillons dun hôpital, et dinfimes
coïncidences amènent parfois les deux trajets à se confondre.
Presse
Claude Simon a 11 ans. Il porte
luniforme du collège Stanislas, à Paris, et prend la pose comme un petit monsieur.
La chevelure abondante, les mains derrière le dos, il fixe un point hors champ et son
regard clair, dune rondeur douce, semble tendu vers un ailleurs calme, un avenir
incertain.
La photo nest pas précisément datée, mais elle a
dû être prise en 1924. Cest cette année-là que meurt la mère. Le père,
lenfant ne la pas connu : il est mort au champ dhonneur,
dès les premiers mois de la Grande Guerre. Regardons le portrait de plus près :
Claude Simon porte en effet un uniforme, mais cest plutôt celui dun
prisonnier. Il a 27 ans, le temps a-t-il passé ? Le même regard clair, le crâne
déjà plus ras, et la guerre pour seul ailleurs, cette fois. Cest une photo
dadulte et dAllemagne, avec pour toute légende un numéro de stalag - 28982.
Une date, 1940, et comme une force roide dans lexpression du visage, presque un
défi à lobjectif. Claude Simon a aujourdhui 88 ans, et cest encore la
même photo. Nous sommes en 2001, le temps na pas passé : lhomme est
chauve et droit, il a pour uniforme un blouson de cuir sur un pull confortable, de la
raideur et des rides. Ses décorations littéraires pourraient être des prix scolaires,
des médailles militaires. Nouveau Roman, colloques et conférences, discours de Stockholm
et canonisation universitaire. Cest léternel bon élève, le Nobel qui sourit
peu, le grantécrivain quon ne lit pas. Voilà pour les clichés :
lenfant orphelin, le soldat capturé, le romancier couronné en 1985 par une
Académie suédoise. On pourrait ajouter : le témoin de la guerre dEspagne, le
signataire du Manifeste des 121, le viticulteur de Salses.
Tous ces visages sont si indissociablement liés, si
terriblement figés quon éprouve comme une lassitude à répéter, une fois encore,
quil y a autre chose derrière le portrait du grand homme statufié. De la vie,
simplement, et la force sensuelle dune écriture dabord physique :
matière et mouvement, auxquels il nest pas si difficile de se laisser aller.
Le Tramway devrait y inviter : cest un
livre du souvenir, qui sachève sur le mot « mémoire » après
des détours multiples par lenfance passée et lhôpital du présent.
Cest un livre de mort, si lon veut, mais aussi un roman du départ, dont les
rails obéissent au titre pour figurer lellipse dune vie. Lauteur y
retourne à la ville de ses premières années, Perpignan, dont le tramway sert de
métaphore à un voyage singulier. Reliant la cité à la plage, la machine se met en
branle dès les premières pages et suggère bien vite les allers-retours de la phrase
entre les images dautrefois et la chambre daujourdhui, où veille un
vieil homme malade qui se remet dune opération et se sent plus que jamais en
« transit »
On ne peut alors sempêcher de penser à ce
quécrivaient Deleuze et Guattari au début de Quest-ce que la
philosophie ? : « Il y a des cas où la vieillesse donne, non pas une
éternelle jeunesse, mais une souveraine liberté, une nécessité pure où lon
jouit dun moment de grâce entre la vie et la mort, et où toutes les pièces de la
machine se combinent pour envoyer dans lavenir un trait qui traverse les
âges : Le Titien, Turner, Monet. » Ne nous pressons pas trop dy ajouter
le nom de Claude Simon : il est sans doute le plus grand peintre vivant de la
littérature daujourdhui.
Fabrice Gabriel, Les Inrockuptibles, 27 mars 2001
Depuis soixante ans et une vingtaine de
livres, Claude Simon écrit et réécrit sa mémoire. Chaque roman, depuis Le Tricheur
- achevé en 1941, mais publié seulement quatre ans plus tard aux Editions du Sagittaire
-, dessine des chemins à travers lesquels lécrivain produit de la mémoire et
invente un monde. On serait tenté de parler dentreprise autobiographique, si ce
terme nimpliquait pas lidée dune vie qui serait une sorte de réservoir
dans lequel lécrivain naurait quà puiser pour élaborer ses récits.
Ici, tout au contraire, cest lacte décrire - de reprendre, de raturer,
de monter, de construire, dordonner - qui réveille, oriente, excite, actualise la
mémoire et lui ouvre un champ aussi vaste que celui quexplora Proust.
Ecriture de la mémoire, et donc aussi écriture de
loubli, de la perte, de la disparition ; écriture du temps et donc de la
dégradation. Jamais peut-être ces deux termes navaient été aussi explicitement
juxtaposés que dans Le Tramway. Sans doute parce que la présence de la mort est
ici ce qui cristallise et lie les différentes scènes. Cest le spectre de la mort
qui sert de guide dans le dédale des souvenirs actualisés.
Au centre du livre, il y a limage dune chambre
dhôpital où le narrateur, encombré de tuyaux qui pallient ses fonctions vitales
défaillantes, renaît tant bien que mal, dans la fièvre, lépuisement, à la vie
consciente après un grave accident de santé. Peu à peu, comme dans une aube, les choses
et les êtres sortent de la confusion et du brouillard qui les enveloppaient, tout en
conservant un halo dirréalité, une incertitude pleine de douceur et de
légèreté. Ce quon appelle le réel peut avoir parfois la même consistance que
les rêve ou que les souvenirs. Ce retour incertain à la lumière après une nuit dont on
ne peut rien écrire, cest le thème de Lazare qui court tout au long du livre. On
lui accolera cette citation de Joseph Conrad que Claude Simon place en exergue du Tramway :
«
Pour lui le sens de lépisode ne se trouve pas à
lintérieur, comme dune noix, mais à lextérieur, et enveloppe le conte
qui la suscité, comme une lumière suscite une vapeur
»
Pas de psychologie chez Claude Simon : cest
lécriture, et elle seule, qui prend en charge cette fragile renaissance au monde
dans la proximité de la mort.
Pierre Lepape, Le Monde, 30 mars 2001
Claude Simon a fait remarquer un jour quen grec, transport se dit metaphora.
De quelle métaphore à votre avis est-il porteur, ce tramway de son enfance qui circule
entre le centre-ville et la mer ? Il relie « deux pôles dattraction
populaire », le cinéma et la partie de la plage que la bonne société ne
fréquente pas. Là, on disait des pauvres qu« il sen noyait un ou
deux » le dimanche, « un peu comme on eût parlé de petits
chiens ». Le tramway lève sur son passage une foule dobservations, il ait
laller et retour dans le temps, dun épisode à lautre. Il circule
dabord dans lespace, comme un rayon lumineux, braqué par exemple sur les
cingleries architecturales de la bourgeoisie, relayées et mises à mal plus tard par les
aberrations de laménagement urbain. Il conduit aux anecdotes des murs
familiales et provinciales, pas si austères
Entre le monde du tramway et celui de lhôpital,
quelques correspondances. La lumière grise rappelle telle attraction de la foire,
autrefois. Ailleurs, lhallucinant rassemblement des « hommes-troncs »
rescapés de la Grande Guerre, sur la Promenade de la plus célèbre de la ville,
entraîne limage de la maladie maternelle. La jeune femme, celle quon a
rencontrée dans dautres livres, qui aime le chocolat chaud et la langouste, toutes
choses quon lit dans Le Tramway et quon sait depuis Histoire, se
métamorphose. Lenfant, quand il avait pu attraper « le tramway de quatre
heures », voyait, dans le jardin, lombre gagner « cette chaise
longue, ou plutôt cette liseuse, où était couchée non pas maman mais
lespèce de momie à tête dépervier ». Le voisin de chambre
(portait exaspéré, très frappant, dun pénible vieillard), a un nez que le
narrateur remarque tout de suite, « (comme si le souvenir des hommes-troncs
et de ma mère associait à la souffrance et à la mort limage de ces nez osseux en
bec daigle dont lamaigrissement causé par la maladie et par
lâge finissait par en faire, au détriment de tous les autres, le principal
élément dun visage) ». Plus loin, au moment des pudiques « ablutions
du milieu du corps », le lecteur ne manquera pas de repenser aux
hommes-troncs. La véritable correspondance, entre le tramway de Perpignan, la ville
jamais nommée, et les tuyaux bleus de lalimentation en oxygène, est dans le
regard, celui de lécrivain, celui du collégien, le même, comme si lenfant
se souvenait du vieux monsieur quil allait être.
Claire Devarrieux, Libération, 29 mars 2001
Lauteur de La Route des Flandres
(Minuit, 1960) et de LAcacia (Minuit, 1989) écrit au cur de la
subjectivité et de lirrationalité de la conscience. Dans une succession de moment
aux correspondances souterraines. Il tend un miroir brisé à notre réalité. Il faut
voir nos mémoires épuisées refléter cette vie où tout fut séparation. Sauf,
peut-être, la cabine dun tramway. Son écriture est semblable à un fleuve remonté
à contre-courant. Qui emporte, dérange, fatigue, embarque. Elle noue dans une
somptuosité singulière - et cela devrait être le sens de toute écriture actuelle -
classicisme et modernité. Le style de Claude Simon est ainsi une rencontre sans cesse
renouvelée.
Le Tramway est lune des uvres les plus
évidentes de Claude Simon. Elle est ponctuée par des images en forme de tableaux. Des
morceaux de scènes. Le conducteur du tramway qui ne cesse de rallumer son bout de mégot,
le retour des barques de pêche dont les filets sont pleins de poissons, un garçon qui
traverse de nuit les jardins en préservant du vent la flamme de sa bougie. Car la vie est
là. Il faut simplement la rallumer, la ramener, la préserver. Elle ne ressemble pas à
sa mère, allongée sur une liseuse, ressassant son passé dans des habits sombres. La vie
est ridicule et fragile. Semblable, dans une fresque peinte, à un personnage que
lon ne remarquerait même pas. Elle est ce geste nécessaire et dérisoire qui
restera, à notre plus grand étonnement, gravé dans nos mémoires comme un diamant
retrouvé.
Marie-Laure Delorme, Journal du Dimanche, 1er
avril 2001
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