Né en 1886, mort en 1956, Gottfried Benn est
considéré comme lun des plus grands écrivains allemands de sa génération, au
même titre que Thomas Mann, Robert Musil, Ernst Jünger et Bertolt Brecht. |
|
|
Présentation
Le plus grand poète de
lexpressionnisme allemand gagnait sa vie comme dermatologue à Berlin. Au moment où
tant dautres se dressèrent contre le régime nazi, Gottfried Benn choisit, lui,
« la manière aristocratique démigrer » en se faisant affecter au
service armé. Double vie, consacré tout autant à luvre poétique de
premier plan quà litinéraire politique scabreux, dresse en fait le portrait
dun de ces grands intellectuels allemands dont la génération a précédé celle
des écrivains engagés de laprès-guerre. Jean-Michel Palmier souligne « son
parfum dapocalypse et de destruction, de rêve et démotion ».
En relisant Double vie :
Le courant auquel on rattache Benn,
lexpressionnisme allemand, nous apparaît désormais comme lune des explosions
artistiques les plus riches du début du siècle. A travers les expositions, les ouvrages
qui lui ont été consacrés, il est, sinon connu, du moins nullement ignoré. Par
ailleurs, Double vie est plus quune simple autobiographie. Le lecteur
ny trouvera pas une description chronologique de la vie de Benn mais deux portraits
historiques à travers lesquels il tente de saisir sa propre image. Elle constitue un
enrichissement incontestable pour celui qui tente de se frayer un chemin dans
lunivers de ses poèmes, car on y trouve exprimé la trame concrète de sa poésie,
sa vision philosophique et esthétique. Enfin laspect politique nest pas moins
important. La première autobiographie « Curriculum dun
intellectualiste », fut écrite au début de lépoque hitlérienne, en 1934.
On y trouve lévocation de la trajectoire de Benn, le récit de son enfance, de son
éducation comme fils de pasteur, dans ces terres pauvres, au-delà de lOder, sa
rencontre avec la guerre de 1914 et le climat de nihilisme qui laccompagne. La
seconde, qui donne son titre au volume, est plus spécialement consacrée à son attitude
sous le IIIe Reich et constitue sans aucun doute une tentative dauto-justification.
Elles furent nombreuses à lépoque. Rares sont les écrivains demeurés en
Allemagne sous Hitler qui ne tenteront pas dapparaître après la guerre et surtout
dans le climat de guerre froide et danticommunisme des années 50, non seulement
comme des « émigrés de lintérieur », mais aussi comme les véritables
opposants au nazisme. Face aux « émigrés de lextérieur», ceux qui avaient
quitté lAllemagne, dont les livres avaient été brûlés dans les autodafés
moyennageux du 10 mai 1933, qui avaient combattu le fascisme en exil, ils se voulaient les
seuls « bons émigrés » : eux au moins navaient pas abandonné
leur patrie dans les pires moments, assisté à leffondrement du Reich des balcons
des armées étrangères, vu les bombardements de Dresde et de Hambourg au cinéma. La
célèbre polémique qui mit aux prises Thomas Mann, Walter von Mollo, Frank Thiess au
sujet de cette prétendue « émigration intérieure » ne prend tout son sens
quà la lumière de lautobiographie de Gottfried Benn. Sans nier la réalité
des faits, ses responsabilités, comme le feront certains écrivains demeurés en
Allemagne qui firent partie des organisations culturelles national-socialistes, sans
revendiquer le cynisme du Questionnaire dErnst von Salomon qui attendit la
fin du nazisme comme on attend la fin de lhiver, en prenant le moins de risques
possibles, Benn tente de justifier son égarement, sa naïveté. Nombre de passages de son
récit sont lacunaires et peu convaincants. Pourtant, cest en cela même quil
nous intéresse, car, à travers Benn, ce qui se dessine, cest un certain portrait
de lintellectuel allemand du début du siècle, du rapport ambigu quil
entretint avec lhistoire et la politique.
Jean-Michel Palmier
 |