Romans


Tony Duvert

L’Enfant au masculin


1980
184 pages
ISBN : 9782707303219
21.50 €


 Il parait que l’homosexualité n’est plus un fléau social. Notre époque la tolère, l’intègre, y reconnaît un droit fondamental de la personne humaine.
Mais, si le temps des persécutions est vraiment révolu, comment se fait-il qu’à peine 20 % des parents français se disent prêts à accepter que leur enfant soit homophile ? Pourquoi cette forme d’amour est-elle un droit après dix-huit ans, mais une maladie, un vice ou l’effet d’une mauvaise influence, en deçà de cet âge ? Pourquoi la relation amoureuse des deux homophiles, l’un mineur et l’autre adulte, est-elle un délit ou un crime ? Pourquoi la jeunesse de tant d’homosexuels n’est-elle que solitude, interdits, sévices psychiatriques ?
Le militantisme homosexuel lui-même a singulièrement oublié, dans ses revendications, cette victime absolue du pouvoir hétéro-familial, médical, policier : le mineur homophile. Serait-ce trop dangereux de réclamer pour lui la liberté des autres ?...
L’Enfant au masculin est un essai de réponse polémique à ces questions. Il met en accusation une domination que rien encore n’a diminuée, et qui n’est, ni de classe, ni de sexe, mais de mœurs et de “ culture sexuelle ” : l’hétérocratie. Un autoritarisme qu’exercent avec une incroyable bonne conscience les hétéros mâles comme les hétéros femelles, les pères comme les mères, les conservateurs comme les progressistes.
À travers le problème de l’homophilie du mineur (et de la prétendue pédérastie), Tony Duvert dénonce et remet en cause le droit que les hétérosexuels ont de se “ reproduire ” dans leurs enfants. La vraie liberté de l’amour, du comportement, de la pensée, passe par l’abolition de ce droit... et par la disparition des hétérocrates. 

Jean-François Josselin (Le Nouvel Observateur, 5 janvier 1981)

Duvert joue avec le feu
 
“ Ce qui est drôle est toujours pur ”, écrit Tony Duvert. L’Enfant au masculin est donc l’un des livres les plus purs qui soient. Et, bien sûr, l’un des plus drôles. Car cette drôlerie et cette pureté trouvent leur source dans une troisième vertu : la colère. Une vraie colère, saine, vive et justifiée ne serait-ce que par l’hypocrisie multiforme de la morale dominante dont la permissivité actuelle est autant un masque qu’une mode. Naguère, sur un même ton et dans un registre semblable, Duvert s’en était pris à l’éducation sexuelle et à ses manuels officiels qu’il estimait bien plus pernicieux et sournois que les niaises règles de bonne conduite de nos aïeux. Cela donna Le Bon sexe illustré, un petit livre tonitruant dont on ne réussit pas à étouffer les accents.
Aujourd’hui, avec ce petit livre tout aussi tonitruant, Duvert s’attaque à la fausse tolérance de notre société devant la sexualité et sa malédiction, I’homosexualité ; tolérance dont on peut d’ailleurs se féliciter quand, par exemple, elle accorde des prix littéraires à des ouvrages qui, il n’y a pas si longtemps, auraient été vendus sous le manteau, mais dont on doit se méfier si l’on sait que son but reste, en fin de compte, la récupération, le profit et le marchandage. Écoute ma différence, écoute-la bien, elle est devenue un slogan publicitaire de notre radio nationale...
Tony Duvert est un méfiant qui rue des quatre fers. Et pas n’importe où : dans les tabous les plus sacrés de notre civilisation, I’enfance et la maternité. Certains se souviennent peut être de ce mot d’ordre des cours de récréation, à l’instant de se rouler avec délices dans la poussière et dans les engueulades fleuries : “ Pas les parents, pas les affaires. ” Eh bien, Duvert, lui, ne respecte rien. C’est que, irrésistiblement, il s’estime la meilleure des mères, non pas celle qui “ gère le corps de son enfant ” avec des “ non ” mais celle qui entretient avec celui-ci des relations sentimentales et sensuelles à la frontière de la pédagogie et de l’inceste. Avec une nette préférence pour les garçonnets. Mais, précise Duvert : “ Les enquêtes ont montré que les mères, dans leur majorité, préféraient avoir un garçon. (Je me sens vraiment être une maman comme les autres.) D’autres enquêtes montrent que les mères ne souhaitent absolument pas que le garçon en question devienne pédé. (Voilà qui me sépare des autres mamans.) ”
Duvert joue avec le feu. On voudrait bien le brûler. Et ce ne serait pas si difficile. Il suffirait d’expliquer d’une voix patiente et un peu lasse qu’en dépit de toutes les libertés qu’on lui accorde – et chacun sait combien notre époque est compréhensive – le petit Tony se perd dans ses délires de persécution. Or, ce que débusque justement Duvert, c’est la paradoxale répression qui mine la permissivité. On ferme les yeux et, à la limite, pour le jeune homosexuel, tout est permis dans la mesure où on ne le prend pas la main dans la culotte de son prochain. Cette bienveillante cécité a pour conséquence de diriger le jeune homosexuel en question vers “ les lieux homos gratuits, sauvages, sinistres, dangereux ” où il sera “ exposé aux maniaques, aux brutes, aux voyous casseurs de gueule, à la police, à la vérole, et au cafard ”. Et là, si ça tourne mal pour lui, deux conclusions s’imposent : ou bien le jeune homosexuel a moins de dix-sept ans, onze mois et trente jours et il est une victime sur laquelle nous nous attendrissons assez pour châtier sévèrement ceux qui ont osé l’agresser ; ou alors il a plus de dix-huit ans, et, d’abord, il n’est plus jeune et, ensuite, tout vérolé, tabassé, gueule cassée qu’il soit, il a en fait trouvé ce qu’il cherchait.
La rage quand elle est contenue par l’ironie n’inspire pas la pitié. Duvert est rageur et ironique. Tant mieux On ne l’épargnera pas (on ne l’a d’ailleurs jamais épargné) mais il sait se défendre. Précisons tout de même que son livre est le contraire de celui d’un obsédé. Nos chères têtes blondes n’ont rien à craindre. Ce grand méchant loup qui passe n’emportera pas dans sa besace les petits enfants qui ne dorment pas. Il fait bien pis, pourtant : il leur apprend la liberté, comment secouer les mythes et les complexes : pour jouer et jouir avec son corps.
“ Il n’existe qu’un moyen de découvrir la sexualité de quelqu’un, petit ou grand : c’est de faire l’amour avec lui ”, constate-t-il. Livre scandaleux ? Mais oui, comme l’amour. Livre dangereux ? Mais oui, comme la vie. Livre cruel ? Mais oui, comme la société. Livre pervers ? Mais oui, une perversité proportionnellement inverse à celle de la “ bonne ” éducation moderne dont la réprobation a pour ultime avatar le silence, voire l’indifférence. Avec pourtant cette sourde frayeur : “ Si mon fils est homo, il sera malheureux, car les homos, je leur marche dessus. ”
Avec son intrépidité et sa “ différence ”, Tony Duvert n’a sans doute pas tiré la meilleure carte du jeu de la vie. Ça ne fait rien. En guise de compensation, le Bon Dieu, qui n’est pas chien, lui a donné les armes d’un grand écrivain. 

 




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