logominuit25.gif (963 octets)   Les Editions de Minuit

   Lumière, faible.
   Les bruits de la ville. Dialogue.
   Chansons. Exclamations. La chaleur.

   Rodion. Il avance, lentement en s’arrêtant à chaque fois que quelque chose se distingue de la rumeur générale.

   UN HOMME. – Cette boue – quelle saleté – qui colle aux bottes. Et partout, partout.
   UNE FEMME. – On aurait pu planter des arbres. Et installer des jardins avec des jets d’eau, là, ou à l’emplacement du Marché au Foin.

Ailleurs.

   UNE FEMME. – Je sens le vin. Moi, le vin. Et toi qui pues l’alcool dès le saut du lit. D’ailleurs, tout ici pue l’alcool. Même les murs. Même les enfants... Et c’est bon. Mieux vaut cela qu’autre chose...

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   UN HOMME. – La sale bête. La sale bête. Arrêtez-le. Mitka, Mitka, viens un peu ici. Mitka. Va au diable.

   Le bruit continue, moins précis.

   Il avance. S’arrête. Relève son col, enfonce le plus possible les mains dans ses manches. Repart au hasard, et butte contre l’escalier d’Aliona, avant de l’avoir vu. En haut de l’escalier, la silhouette d’une femme assise dans un fauteuil, tournant le dos.

   Un temps. Puis il monte. Arrivé derrière un fauteuil, un temps. Puis l’obscurité. Les bruits ont baissé, et ne parviennent qu’assourdis.

   RODION, tout bas. – Aliona, Aliona, n’ayez pas peur. C’est moi. Je suis une vieille connais- sance. Eh bien, Aliona Ivanovna. Ne soyez pas ridicule. Je vous apporte ce que je vous avais promis l’autre jour. Oui, je suis resté longtemps sans donner de nouvelles. Mais à présent, me voici. (Temps.) Oui, c’est moi. Ne me regardez pas comme cela. On dirait que vous ne me reconnaissez pas. Tenez, voilà l’objet. Je l’ai bien emballé, pour plus de sûreté. Il est lourd, on  sent  tout  de  suite  que c’est   du  solide. Je

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suis sûr que vous m’en donnerez un bon prix. (Temps.) Venez à la lumière. Vous déferez les ficelles plus facilement. Là, près de la fenêtre. (Temps.) Mes mains tremblent. Bien sûr, j’ai la fièvre. Mais regardez. Qu’attendez-vous ? Regardez.

   Silence brutal, en même temps que la lumière violente de la lune sur Rodion. Il est debout dans une attitude comme suspendue. Devant lui, le corps tombe, lentement, par secousses, et comme en se repliant sur lui-même, puis roule du fauteuil à terre, jusqu’à disparaître.

   A nouveau, l’obscurité, presque complète.
   De petits rires sortent de partout. On aperçoit la silhouette de Rodion, tremblant violemment du haut en bas, qui se redresse pour fuir, lentement, difficilement, dans l’ombre, tandis que les rires deviennent de plus en plus forts.

   Un rire fait taire brusquement tous les autres : celui de Marméladov. On le voit assis, buvant, et tenant dans sa main gauche une bouteille retournée. Il s’arrête, pose son verre, et, très fort :

MARMÉLADOV. – Une demi-bouteille. Une pauvre  demi-bouteille. A  peine de place entre

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le fond et le goulot. Une demi-bouteille, et l’on voudrait que j’aie trouvé la joie au fond de cette misérable demi-bouteille. (Il se remet progressivement à rire.) Mais c’est la douleur que je cherche, les larmes et la douleur. Et une demi-bouteille ne risque pas de suffire. (Il rit très fort, en tendant la bouteille vide et le verre.)

   La Marméladova apparaît, droite, assise sur un immense fauteuil, doigt tendu.

   LA MARMÉLADOVA. – Marméladov, ton uniforme. Tes bottes, tes gants, ton chapeau, Marméladov. (Marméladov disparaît.) Siméon Zaharytch, Siméon Marméladov. Mon noble, mon fier Siméon Zaharytch Marméladov. (Temps.) Il aime la bouteille – taisez-vous, écoutez-moi. Il aime la bouteille ; il aime bien sortir de chez lui, le soir, pour pousser les portes des cafés : le bruit, la chaleur, la bouteille, il aime cela. Mais c’est normal – taisez- vous, c’est bien normal pour un homme comme lui – écoutez-moi. Un homme comme Siméon Zaharytch Marméladov ne peut pas se plaire ici ; c’est normal, c’est bien normal. Ecoutez-moi, écoutez-moi bien. Il travaille. Il est fonctionnaire. Il rentre fatigué le soir du bureau, et il  fait  un  tel  froid  dans   cette mai-

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