logominuit25.gif (963 octets)   Les Editions de Minuit


 


   Je m’appelle John Tintouin Porridge. Je tra- vaillais dans une fabrique de chapeaux mais le contact journalier du feutre me donnait des bou- tons sur les mains et les avant-bras, le docteur m’a conseillé de trouver autre chose. Je n’ai rien trouvé. Je fais des travaux à domicile quand on m’en procure et le reste du temps je cultive mes dons. C’est ainsi que j’ai entre autres des soucis de moraliste et d’écrivain, j’en parlais l’autre jour à la concierge qui m’a répondu sottement qu’à ce taux-là elle pourrait avoir des soucis de maréchal de France, à quoi je repartis qu’ils ne seraient pas grands, cette dignité étant aujourd’hui posthume pour ainsi dire. Cette concierge est malintention- née à mon égard, si je lui adresse encore la parole de temps en temps, c’est vis-à-vis des autres locataires, pour n’avoir pas l’air d’un paria, je pro- fite par exemple de ce que la dame du cinquième passe avec moi devant la loge pour amorcer, quand la porte est ouverte, une conversation. Mon amour-propre l’exige. Voilà en gros ma situation. En ce qui concerne mes passe-temps, le dernier était un ouvrage de semi-critique sur Marie Stuart,   l’idée  m’en était venue devant une librai-

 

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rie où figurait une édition des sonnets de la reine. Je ne l’ai pas achetée mais j’ai pensé qu’en se- conde partie d’un livre éventuel je pourrais m’at- taquer à une analyse de ces poèmes, la première étant réservée à un essai apologétique, prétexte à dire mon admiration de la malheureuse ; j’ai ou- blié un peu le détail de sa vie mais sa fin tragique me bouleverse. La très nette division de mon livre m’autorisait à le qualifier de semi-critique. J’ai commencé la première partie, il y en avait presque trente page, mais la rougeole m’a cloué au lit durant quinze jours, je ne suis bien qu’à ma table pour écrire, j’ai abandonné mon projet. Lorsque j’en parle je dis qu’il est au nombre de mes travaux en cours. Je donne le change. Pen- dant ma rougeole j’ai beaucoup réfléchi sur mon talent d’écrivain, j’ai noté quelques idées intéres- santes qui m’ont occupé l’esprit, en particulier celles relatives à la vérité de ce qu’on dit. Une vraie histoire qu’est-ce que c’est ? Est-ce une histoire qui m’arrive aujourd’hui ou hier ou il y a longtemps, disons qu’un jour elle m’arrive je l’ou- blie et je m’en souviens plus tard, ou bien doit-elle m’arriver tous les jours et c’est mon histoire en bloc ? Si je raconte n’importe quoi sans y penser j’ai peine à savoir le vrai. En cherchant bien, on ne m’a jamais piqué avec une longue aiguille et pourtant c’est dans ma tête, dans ma tête l’envie de dire : « On m’a piqué avec une longue aiguille, je dormais, des guêpes en même temps sont venues, toute ma famille s’est fait piquer, ils enflaient l’un après l’autre, mon frère en dernier je le vois encore près du poirier bergamote il est tombé  méconnaissable,  seule sa  voix  restait   la

 

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même, Il m’a dit : « Je te laisse ma femme et mon enfant. » Déjà maintenant si je me questionne j’ai beau savoir que c’est faux, si je continue d’y pen- ser ça m’arrive de plus en plus, j’aime tant mon frère sans le lui dire, on se chamaillait, il ne me ressemble pas mais c’est mon frère, que lorsque je le vois mort tout gonflé j’ai peur, sa femme et son enfant je n’ai pas le sou pour les nourrir, il va falloir vendre la baraque, est-ce qu’ils voudront ? Ces questions tout à coup sont ma punition d’être muet, je ne leur ai jamais dit que je les aime, il faut leur écrire, mon frère me répondra : « T’en fais pas, j’ai un testament, c’est tout réglé d’avance, depuis mon mariage j’ai des soucis, il faut tout prévoir, une femme et un enfant, ça te met du plomb dans l’aile, t’en fais pas, essaie de penser à autre chose. » Je veux bien penser à autre chose mais n’empêche qu’il me répond, lui aussi il a vu les guêpes, lui aussi est inquiet ? Si on savait comme je suis on ne me dirait pas : « Ra- contez tout simplement l’histoire qui nous in- téresse, pourquoi compliquer. » Ils sont heureux. Si, si, les gens sont heureux. Ils parlent du mal- heur par manie, ils disent que le café augmente, la viande, les impôts, les gosses, mais il faut être heureux pour dire : « Je ne comprends pas, qu’il aille se faire pendre avec ses casse-tête, laissons l’Allemagne aux Allemands et les aliénés à l’a- sile. » Les gens qui ne comprennent pas, sache-le bien, les gens qui hésitent, qui se réservent, ils sont heureux, c’est un signe infaillible. Ils revien- nent chaque soir du travail, ils enlèvent leurs chaussures, ils ouvrent la T.S.F. et ils attendent la soupe. Ces gens-là j’ai essayé de les aimer, ils ont