DEVANT LE TEMPS
happé et, tout à la fois, mis au jour dans lexpérience du
regard. Quoique depuis cette singulière expérience pour ce qui me concerne
plus de quinze ans se soient déjà écoulés 1, mon « présent
réminiscent » na pas fini, me semble-t-il, den tirer toutes les
leçons. Devant une image si ancienne soit-elle , le présent ne cesse jamais
de se reconfigurer, pour peu que la dépossession du regard nait pas complètement
cédé la place à lhabitude infatuée du « spécialiste ». Devant une
image si récente, si contemporaine soit-elle , le passé en même temps ne
cesse jamais de se reconfigurer, puisque cette image ne devient pensable que dans une
construction de la mémoire, si ce nest de la hantise. Devant une image, enfin, nous
avons humblement à reconnaître ceci : quelle nous survivra probablement, que
nous sommes devant elle lélément fragile, lélément de passage, et
quelle est devant nous lélément du futur, lélément de la durée.
Limage a souvent plus de mémoire et plus davenir que létant qui la
regarde.
Mais comment se tenir à hauteur de tous les temps que cette image,
devant nous, conjugue sur tant de plans ? Et, dabord, comment rendre compte du
présent de cette expérience, de la mémoire quelle convoquait, de lavenir
quelle engageait ? Sarrêter devant le pan de Fra Angelico, se
soumettre à son mystère figural, voilà qui, déjà, consistait à entrer, modestement
et paradoxalement, dans le savoir qui a nom histoire de lart. Entrée modeste, parce
que la grande peinture de la Renaissance florentine était abordée par ses bords,
justement : ses parerga, ses zones marginales, les registres bien ou
bien mal dits « inférieurs » des cycles de fresques, les registres du
« décor », les simples « faux marbres ». Mais entrée paradoxale
(et, pour moi, décisive) puisquil sagissait de comprendre la nécessité
intrinsèque, la nécessité figurative ou plutôt figurale dune zone de peinture
facilement appréhendable sous létiquette dart « abstrait 2
».
Il sagissait, dans le même mouvement dans le même
étonnement , de comprendre pourquoi toute cette activité picturale, chez Fra
Angelico (mais aussi chez Giotto, Simone
__________
1. G. Didi-Huberman, « La dissemblance des figures
selon Fra Angelico », Mélanges de lÉcole française de Rome, Moyen
Âge-Temps modernes, XCVIII, 1986, n° 2, p. 709-802.
2 .Id., Fra Angelico Dissemblance et figuration,
Paris, Flammarion, 1990 (rééd. 1995, coll. « Champs »).
10 |