logominuit25.gif (963 octets)   Les Editions de Minuit

OUVERTURE

L’HISTOIRE DE L’ART
COMME DISCIPLINE ANACHRONIQUE

 

 

 

DEVANT L’IMAGE : DEVANT LE TEMPS

   Toujours, devant l’image, nous sommes devant du temps. Comme le pauvre illettré du récit de Kafka, nous sommes devant l’image comme Devant la loi : comme devant le cadre d’une porte ouverte. Elle ne nous cache rien, il suffirait d’entrer, sa lumière nous aveugle presque, nous tient en respect. Son ouverture même – et je ne parle pas du gardien – nous arrête : la regarder, c’est désirer, c’est attendre, c’est être devant du temps. Mais quel genre de temps ? De quelles plasticités et de quelles fractures, de quels rythmes et de quels heurts du temps peut-il être question dans cette ouverture de l’image ?
   Reposons notre regard, un instant, sur ce pan de peinture renaissante (fig. 1). C’est une fresque du couvent de San Marco, à Florence. Elle fut très vraisemblablement peinte, dans les années 1440, par un frère dominicain qui habitait dans les lieux et fut plus tard surnommé Beato Angelico. Elle se trouve à hauteur de regard, dans le corridor oriental de la clausura. Juste au-dessus est peinte une Sainte Conversation. Tout le reste du couloir est, comme dans les cellules elles-mêmes, passé au blanc de chaux. Dans cette double différence – avec la scène figurée au-dessus, avec le fond blanc tout autour –, le pan de fresque rouge, criblé de ses taches erratiques, produit comme une déflagration : un feu d’artifice coloré qui porte encore la trace de son jaillissement originaire (le pigment ayant été projeté à distance, en pluie, tout cela en une bribe d’instant) et qui, depuis, s’est perpétué comme une constellation d’étoiles fixes.
   Devant cette image, d’un coup, notre présent peut se voir

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DEVANT LE TEMPS

happé et, tout à la fois, mis au jour dans l’expérience du regard. Quoique depuis cette singulière expérience – pour ce qui me concerne – plus de quinze ans se soient déjà écoulés 1, mon « présent réminiscent » n’a pas fini, me semble-t-il, d’en tirer toutes les leçons. Devant une image – si ancienne soit-elle –, le présent ne cesse jamais de se reconfigurer, pour peu que la dépossession du regard n’ait pas complètement cédé la place à l’habitude infatuée du « spécialiste ». Devant une image – si récente, si contemporaine soit-elle –, le passé en même temps ne cesse jamais de se reconfigurer, puisque cette image ne devient pensable que dans une construction de la mémoire, si ce n’est de la hantise. Devant une image, enfin, nous avons humblement à reconnaître ceci : qu’elle nous survivra probablement, que nous sommes devant elle l’élément fragile, l’élément de passage, et qu’elle est devant nous l’élément du futur, l’élément de la durée. L’image a souvent plus de mémoire et plus d’avenir que l’étant qui la regarde.
   Mais comment se tenir à hauteur de tous les temps que cette image, devant nous, conjugue sur tant de plans ? Et, d’abord, comment rendre compte du présent de cette expérience, de la mémoire qu’elle convoquait, de l’avenir qu’elle engageait ? S’arrêter devant le pan de Fra Angelico, se soumettre à son mystère figural, voilà qui, déjà, consistait à entrer, modestement et paradoxalement, dans le savoir qui a nom histoire de l’art. Entrée modeste, parce que la grande peinture de la Renaissance florentine était abordée par ses bords, justement : ses parerga, ses zones marginales, les registres bien – ou bien mal – dits « inférieurs » des cycles de fresques, les registres du « décor », les simples « faux marbres ». Mais entrée paradoxale (et, pour moi, décisive) puisqu’il s’agissait de comprendre la nécessité intrinsèque, la nécessité figurative ou plutôt figurale d’une zone de peinture facilement appréhendable sous l’étiquette d’art « abstrait 2   ».
   Il s’agissait, dans le même mouvement – dans le même étonnement –, de comprendre pourquoi toute cette activité picturale, chez Fra Angelico (mais aussi chez Giotto, Simone

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   1.  G. Didi-Huberman, « La dissemblance des figures selon Fra Angelico », Mélanges de l’École française de Rome, Moyen Âge-Temps modernes, XCVIII, 1986, n° 2, p. 709-802.
   2  .Id., Fra Angelico – Dissemblance et figuration, Paris, Flammarion, 1990 (rééd. 1995, coll. « Champs »).

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