logominuit25.gif (963 octets)   Les Editions de Minuit


 

PREFACE

 

   La question restera posée : doit-on ou non publier après sa mort les œuvres inédites d’un écrivain à tort ou à raison tenu pour important, lorsqu’il n’a pas exprimé de vœu en ce sens ? Doit-on même renoncer à les publier s’il a exprimé le vœu contraire et réclamé leur inciné- ration ? Pourquoi en ce cas, demandera-t-on, ne s’est-il pas chargé lui-même de la sale besogne ? A cette question autorisée, les réponses plausibles ne manquent pas : tout bonnement peut-être parce qu’il souhaitait conserver ces textes par devers lui afin de les retoucher ou de les intégrer plus tard à un plus vaste ensemble, ou parce qu’ils lui rappelaient telle époque de sa vie, les tâton- nements de ses débuts (or le champion de course à pied peut garder précieusement le film de ses premiers pas sans le confondre avec celui de son record du monde), des projets longtemps caressés puis abandonnés ; mais encore d’autres hypothèses plus improbables, vraisemblables cependant, méritent  d’être   considérées  :  et  si  ces  textes,

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chiffrés, recelaient une signification secrète, des informations accessibles grâce à un code mis au point par notre écrivain et connu de lui seul ? Poèmes ou récits cryptographiques certes lisibles en l’état, mais en l’état sans intérêt ni valeur aux yeux de leur auteur, dissimulant en réalité des choses compromettantes pour lui ou pour autrui, ou des rapports destinés à des puissances étran- gères, ou encore, pourquoi pas, d’autres poèmes ou récits, ceux-là de haute tenue, ainsi dérobés, enrobés, pour des raisons non moins obscures, crainte du scandale ou du plagiat, pudeur, goût du jeu, de l’énigme, ou acte gratuit relevant de l’art pour l’art, de la création absurde, manière enfin de se résoudre par la dérision à n’être de toute façon jamais compris.
   En outre, considérons bien ceci : les écrivains ne sont pas les personnages de leurs fables, il ne leur est pas toujours donné de pressentir leur mort prochaine, ou alors, si les progrès rapides d’une maladie sans remède semblent en effet les condamner à brève échéance, ils n’ont pas nécessairement le loisir d’employer cette pénible semaine d’agonie à faire le ménage et mettre de l’ordre dans leur vie, brûler des tombereaux de papiers, bâtir des maisons en pierre de taille pour leurs foyers illégitimes, prendre enfin toutes les dispositions concernant la conduite de leurs affaires  après  leur  disparition   et  les  décisions

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énergiques que cela suppose, étant en tout état de cause très affaiblis à ce moment-là, très dimi- nués, et même à la dernière extrémité. Au demeu- rant, il est oiseux de s’interroger ici sur tout cela, puisque rien, bien évidemment, ne pouvait laisser présager la fin tragique de Thomas Pilaster.
   En l’absence d’un exécuteur testamentaire dû- ment désigné par l’écrivain, le sort de ses inédits est entre les mains de ses héritiers, famille ou amis proches, déjà terriblement éprouvés par la perte qu’ils ont subie et qui se trouvent promus bien malgré eux à la tête d’une œuvre secrète qu’ils ont la possibilité de léguer à la postérité ou de détruire à jamais – pouvoir exorbitant qu’ils doivent cependant assumer. Quant à décider, pour en revenir à la question désespérée que nous posions au début, s’il est légitime d’accéder à la demande d’un écrivain qui désire voir ses textes anéantis, il paraît en effet difficile d’arrêter une conduite, car, si le monde entier se félicite de pouvoir lire Kafka grâce à l’indiscrétion de Max Brod, peut-être Max Brad de son côté fut-il bien inspiré de brûler les cahiers de Kofko comme celui-ci en avait émis le vœu – qui le dira ?
   Thomas Pilaster est mort sans descendance. Lise Combes, sa compagne, prodigieusement intelligente et belle comme nulle combinaison de mots ne saurait le dire, tandis que la biche moins furtive  se  prend  parfois  la  patte dans un piège à

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