logominuit25.gif (963 octets)   Les Editions de Minuit


 

 

APPARAISSANT, DISPARATE

 

   Par définition, le chercheur court après quelque chose qu’il n’a pas sous la main, qui échappe, qu’il désire. Cette chose ? « Une sorte de chose en soi obscure, tentante et mystérieuse, résidu suprême qu’on peut colorer de la valeur aussi bien la plus idéale que la plus sordidement matérielle », ainsi que la nommait, dans un autre contexte, Michel Leiris 1. Cette chose que le chercheur ne capturera, ne maîtrisera bien sûr jamais. Autrement cesserait l’essentiel, la recherche même en tant que mouvement. Donc le chercheur continue de suivre son idée fixe — fût-elle informulée —, s’abandonnant à sa passion prédominante dans une course sans fin qu’il aura peut-être raison de nommer une méthode.
   Parfois, dans sa course, il s’arrête, interdit : une autre chose tout à coup est apparue sous ses yeux, qu’il n’attendait pas. Non pas la chose en soi de sa quête fondamentale, mais une chose fortuite, explosive ou bien discrète, une chose inatten- due qui se trouvait là, sur le passage. Devant cette chose, néan- moins, le chercheur éprouve obscurément qu’il a... « trouvé quelque chose ». Mais à quoi ce qu’il a trouvé lui sert-il pour ce qu’il cherche ? Cette chose accidentelle n’interrompt-elle pas son « programme », comme on dit chez les professionnels de la « recherche » ? Sans doute. Ne risque- t-on pas, à s’at- tarder sur l’événement imprévu, de se disperser, de mettre sa propre méthode en péril ? Sans doute. Mais la trouvaille, si l’on veut bien s’y arrêter quelque temps, s’avère d’une géné- rosité, d’une fécondité surprenantes. Ce que la chose inat- tendue est incapable d’offrir — une réponse aux axiomes de la

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   1. M. Leiris, « Le caput mortuum ou la femme de l’alchimiste », Documents, 1930, n° 8, p. 466.

 

10                                                                                  PHASMES

recherche en tant que demande quant au savoir —, elle en fait don ailleurs et autrement : dans une ouverture heuristique, dans une expérimentation de la recherche en tant que rencontre. Autre genre de connaissance.

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   Telle serait la double vie de toute recherche, son double plaisir ou sa double tâche : ne pas perdre la patience de la méthode, la longue durée de l’idée fixe, l’obstination des soucis prédominants, la rigueur des choses pertinentes ; ne pas perdre non plus l’impatience ou l’impertinence des choses fortuites, le temps bref des trouvailles, l’imprévu des ren- contres, voire des accidents de parcours. Tâche paradoxale, difficile à tenir par ses deux bouts — ses deux temporalités — contradictoires. Temps pour explorer la voie royale, temps pour scruter les bas-côtés. Les temps les plus intenses étant probablement ceux où l’appel du bas-côté nous fait changer de voie royale, ou plutôt nous la fait découvrir pour ce qu’elle était déjà, que nous ne comprenions pas encore. À ce moment, la désorientation de l’accidentel fait apparaître la substance même du parcours, son orientation la plus fondamentale.
   Devant ces choses fortuites — choses de passage, mais choses apparaissantes —, nous prend soudain l’envie dérai- sonnable de tout abandonner et de nous consacrer, sans perdre une minute, à leur pouvoir de fascination. Légère angoisse, à ce moment, d’oublier trop vite leur poésie intrinsèque, de reclore trop vite leur capacité à provoquer, à ouvrir une pen- sée. Légère angoisse symétrique de mettre en danger la cohé- rence du parcours que cette chose fortuite vient tout juste d’interrompre.
   La solution, fatalement imparfaite, consiste à offrir quelques heures, quelques pages tendues vers cette connaissance accidentelle : façon de marquer sa dette à l’égard de la géné- rosité propre aux choses apparaissantes. Façon, aussi, d’expé- rimenter sa propre position de regard — saisir et être dessaisi — face à une telle générosité. Façon, enfin, de reposer la question d’une écriture qui, à chaque fois, devrait pouvoir s’involuer dans le style même de l’apparition. Mais de telles pages seront toujours ressenties comme trop courtes, trop légères, trop elliptiques, tant il est vrai que chaque chose appa-