logominuit25.gif (963 octets)   Les Editions de Minuit


 

 

 

   Exagérons. Disons qu’il fut un temps, pas si éloi- gné, du reste, où je vivais avec une mouche.
   Ce n’est pas une métaphore. C’était une vraie mouche, et, quant à prétendre que je vivais avec elle, qu’on me pardonne, mais, à l’époque, j’igno- rais ou j’avais oublié que l’existence de ce diptère n’excède jamais quarante-huit heures. En outre, vivant fort peu depuis nombre d’années – nous y viendrons –, il était parfaitement vraisemblable que j’eusse, confronté à une mouche – j’entends une mouche opiniâtre, bien sûr, une mouche solide- ment installée dans sa brève persistance de mou- che, car je n’ignorais pas, malgré tout, que certaine brièveté présidait à ses jours –, éprouvé la sensation que je partageais sa vie, ou qu’elle partageait la mienne. Ou encore, pour dire les choses au plus près, qu’occupant tout ou partie de mon domicile, au gré de ses incessantes explorations, elle y défen-

7

 

dait son territoire avec une telle constance que le moins que je pusse faire, dans ces conditions, de son point de vue, du moins, était de l’accepter, ou de l’adopter, en tout cas de la traiter avec tous les égards dus à la résidente qu’elle se proposait d’être, dont elle revendiquait clairement le statut, et ce dans le respect des droits qui lui échéaient en tant que telle.
   Il n’en était rien, bien sûr. A cette mouche, je n’avais pas l’intention de reconnaître le moindre droit. Au vrai, je ne l’avais jamais aimée et je n’entendais nullement la ménager. Je n’avais pas voulu, certes, quand elle était entrée chez moi, la reconduire tout de suite au-dehors, persuadé que, en cette fin de novembre, par une température de cinq degrés, à Paris, sa présence dans l’appartement était d’une telle incongruité qu’elle eût dû disparaître d’elle-même sous le seul effet du bon sens.
   Par souci de réalisme, d’ailleurs, et faute de m’expliquer sa présence, je tentai bientôt de mettre de mon côté toutes les chances dont je disposais objectivement pour m’en défaire, et, pour commencer, à cette mouche surgie de je ne savais où, j’ouvris la fenêtre, et même les fenêtres, de façon   qu’elle  s’y engouffrât sans plus de retard  et

8

 

que, regagnant l’extérieur, elle m’apportât la preuve qu’elle n’était guère plus qu’une illusion et qu’elle n’eût jamais dû se trouver là où je l’avais vue la première fois, à savoir sur le bras de mon fauteuil, à deux de ses pas du journal intime que j’ avais commencé de rédiger le jour même et dont elle menaçait, de ses pattes grêles, d’arpenter les toutes premières lignes.
   Pourtant, quand j’eus refermé les fenêtres, elle était toujours là. Tandis que j’étais allé faire un tour dans les modestes profondeurs de l’appartement, le temps que de son côté elle voulût bien partir, elle était restée là, imaginai-je, sur le bras de mon fauteuil, à moins que de nouveau elle ne s’y fût posée au retour d’une brève excursion dans la cuisine, par exemple. J’émettai, à ce stade, l’hypothèse qu’elle eût pu, par la température qui régnait, et recherchant plus encore le gîte que le couvert, faire le choix de se maintenir au chaud. Et, de fait, à la considérer sur le bras de mon fauteuil – j’étais resté debout, hésitant à m’y asseoir pour y reprendre mon journal –, peu active, en vérité, hormis le soin qu’elle prenait d’elle-même, se lissant ou se suçant les pattes – je refusai, pour m’en assurer, de chausser mes lunettes de récent presbyte,   ne   souhaitant     pas   lui   accorder  plus

9