logominuit25.gif (963 octets)   Les Editions de Minuit


 

Bâillon

 

   Un bâillon est un morceau d’étoffe, ou de toile, que l’on met entre les mâchoires, ou contre la bouche, de quelqu’un pour l’empêcher de crier, ou de parler. On bâillonne les fous et ceux qui, trop fort, disent la vérité. Que dire de ceux qui se bâillonnent eux-mêmes ?
   Cela fait longtemps que Hantaï refuse de « communi- quer ». Bien rares sont les travaux consacrés à son œuvre où les motifs du retrait, de la réserve et du silence, ne viennent pas, d’emblée, au premier plan. « Absence, silence depuis maintenant dix ans », lisait-on par exemple en ouverture d’une monographie écrite il y a cinq ans 1. « La retraite et le silence », entendait-on aussi en ouverture d’un film réalisé en 1976 2. Trois ans aupa- ravant,  Hantaï   était  déjà  présenté  comme  « celui qui,

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   1. A. Baldassari, Simon Hantaï, Paris, Centre Georges Pompidou, 1992, p. 10.
   2. J.-M. Meurice, Simon Hantaï ou les silences rétiniens, 1976. Ce titre reprend celui de l’exposition présentée à la galerie Fournier en 1968.

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depuis des années, a choisi le silence 3 » Dix-huit ans auparavant, le peintre avait lui-même revendiqué la violence d’être « acculé à l’ineffable 4 ». Et cela fera bientôt quarante-cinq ans qu’André Breton a cru devoir mesurer la « résonance intime » de cette œuvre à l’aune du refus, essentiel chez Hantaï, d’asservir son travail aux malentendus misérables et aux exigences tyranniques du commerce de l’art 5.
   Aujourd’hui ? La même chose, dirait-on. Rien de neuf, rien à dire, rien à montrer. On a connu cette œuvre pour ses renversements brutaux et ses longues périodes de suspens – en 1966 et en 1969, par exemple. On la sait aujourd’hui retirée. On veut donc la croire disparue, dinosaure. On se rassure en n’y voyant que le témoigna- ge, certes admirable, d’une « modernité » picturale out of date. Hantaï a, depuis trop longtemps, laissé loin de lui toute emprise, y compris celle de la reconnaissance critique et institutionnelle, il a depuis trop longtemps re- fusé toute « manifestation » de son travail – exposition, publicité, publication –  pour  ne   pas  prendre, très luci-

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   3. G. Bonnefoi, Hantaï, Beaulieu, Centre d’art contemporain, 1973, p. 23.
   4. S. Hantaï, « Notes confusionnelles accélérantes et autres pour une avant-garde réactionnaire non réductible », Simon Hantaï, Paris, Galerie Kléber, 1958, non paginé.
   5. A. Breton, « Simon Hantaï » (1953), Le Surréalisme et la peinture, Paris, Gallimard, 1965, p. 237 : « Simon Hantaï aussi, parce qu’il a fallu presque lui faire violence pour le décider à "exposer", tant il répugne à se laisser prendre dans le circuit commercial qui est, de nos jours, le ver vainqueur de l’expression artistique et tant cela nous renseigne sur la rare qualité de son type de résonance intime, en définitive l’unique donnée sur quoi la toute-confiance puisse s’édifier. »

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