logominuit25.gif (963 octets)   Les Editions de Minuit


 




   Ici je parle à tout le monde. C’est la façon qu’on a tous de se croiser dans le parc, dans les couloirs, il y a des liens très vite qui se créent. Ici les gens, tu les aimes malgré toi. Quand il y aura trois ans qui seront passés sur nos traits, et qu’on se verra rajeunir dans les miroirs, à force de vivre saine- ment comme on fait ici, alors on nous aimera malgré soi, et tu viendras encore me parler l’après- midi, tu verras comme j’aurai l’air serein. Toutes les marques aujourd’hui, sous mes yeux et à l’inté- rieur de moi, elles auront disparu, j’aurai oublié dans trois ans, plus rien pour me réveiller en pleine nuit, pour tourner autour de mon lit devant ma fenêtre, c’en sera fini des visions nauséeuses, des visages morts qui me surprennent encore, et fini les migraines au réveil. Je serai neuf, Georges, et loin de nous, loin de notre vie ensemble quand à cause de toi, à cause de Paul, mais je serai neuf bientôt, loin de son corps à lui, Paul, planant dans les airs au-dessus de moi, comme il peuple encore mon  sommeil.  Oui,  Georges,   Paul  me  retrouve

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quand je m’éloigne, quand je me cache n’importe où derrière les arbres, je le sens qui se glisse sous ma chair, qui revit dans mes veines, et il parle, il chuchote dans mes tympans tout ce qu’il a déjà dit vivant, il le répète plus violemment encore, ses grandes phrases, sa façon de rire après ses grandes phrases. Il dit : s’attaquer à plus fort que soi, mais derrière il faut tenir. Comme avant, Georges, les mêmes mots. C’est une question de temps main- tenant, d’années à se refroidir de ce qui te marque à jamais. Elvin et moi serons des hommes neufs, sans plus connaître le tremblement des mains en dormant, les crampes dans le cou qui réveillent à l’aube, ni les courses d’expédients dans les pharmacies. Je n’ai plus peur déjà, avec les nuits qui s’enchaînent si vite, j’oublie tout, Georges, et j’ai peur aussi, devenir amnésique, et perdre de nous quatre ce qui devrait résonner toujours. Je suis heureux aussi. Je pense à toi souvent, à chaque heure je te vois dans ma tête, marcher dans les rues le matin comme avant, soigner ta contrebasse dans la cour derrière, je pense à toi quand on vivait sur l’île tous les quatre. Avec Elvin, on monte sur le solarium avec des jumelles, sur le toit du bâtiment il y a un solarium, mais ce n’est pas le soleil, c’est autre chose qu’on cherche, avec Elvin tous les jours, alors on croit qu’on arrive à voir notre île par-dessus  la distance,   par-dessus  le  port  de  la

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ville qu’on surplombe, et l’étendue bleue derrière, c’est une vue magnifique d’ici, et on cherche le sol de l’île depuis l’incendie, les dunes avec les ruines noires de la maison, et les grillages qui sûrement brûlent encore sous les regards las, avec la suie qui s’accroche aux volets sur les baraques d’en face. Au moins on croit qu’on arrive à voir, et on regarde encore d’où on est, du solarium on regarde, avec des jumelles dans une main, on regarde notre passé calciné par les flammes. Mais d’où on est, sur le toit, on arrive à être lucide des fois, on se rend compte qu’on est trop loin pour voir vraiment : les grillages montés si vite pour protéger les cendres, et la tache noire au milieu du hameau, la rue qui a pris feu comme ils disent, eux, les habitants de l’île, je les vois encore crier autour de l’incendie, dire : c’est la rue qui prend feu, c’est l’île qui prend feu, il faut chasser ces quatre-là, disent-ils, ce sont des sorciers. Tu t’en souviens quand ils ont dit ça, et nous, tapis à l’angle du hameau, comme on se regardait fébriles, avec l’envie seulement de courir, prendre le bateau tout de suite et ne jamais revenir sur les lieux. Alors quand on va sur le solarium avec Elvin, bien sûr on ne voit rien. A cause des grillages qu’ils ont montés ici aussi, partout autour du solarium, pour pas qu’on se penche et qu’on tombe par accident, disent-ils, parce  qu’avec  nous  il  faut  se   méfier,

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